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RechercherDerniers commentairestest 18 fév 2026 http://philoso phiesciences.c enterblog.net
Par philosophiescience, le 18.02.2026
excellente critique, m. bernier. m. abraham est un sociologue qui enseigne à hec. je doute qu'il ait jamais im
Par Anonyme, le 16.11.2020
je n'aime plus
je veux que tu écris la fable avec une récapitulatio n.. c'est plus bien
Par Amel, le 01.04.2017
@m. marc brullemans
merci pour l'invitation. je serai en classe avec mes étudiants(es) de physique demain
Par philosophiescience, le 02.05.2016
plusieurs scientifiques du regroupement vigilance hydrocarbures québec (rvhq.ca) et du collectif scientifique
Par Marc Brullemans, le 02.05.2016
Date de création : 13.02.2011
Dernière mise à jour :
03.12.2025
47 articles
Est-ce, encore une fois, le retour de l'hypothèse Dieu ?
(Partie I)
- par Robert Bernier
Cet article a été publié dans le numéro 117, en août 2025, de la revue "Le Québec Sceptique"
En septembre 2012, j’ai publié, dans la revue de l’Association Humaniste du Québec, le résultat d’une recherche sur le Dessein Intelligent (DI)[i]. J’écrivais : « Qu’est-ce que le Dessein Intelligent ? C’est d’abord et avant tout un programme politique qui vise à sortir la science des écoles pour y remettre les Saintes Écritures, le but ultime étant la production d’une classe d’intellectuels et de dirigeants chrétiens.» Voici un mouvement clairement politique et qui semble avoir déjà largement réussi. L’organisme Discovery Institute[ii], porteur de cette idéologie religieuse, fait partie des supporters[iii] de l’organisme Heritage Foundation à l’origine du document Project 2025 dont les grandes idées réactionnaires sont présentement en cours d’application par l’administration Trump. Je reparlerai de cet aspect politique essentiel du DI en conclusion.
J’ai revisité ce thème après la lecture du dernier livre (2024) du neurochirurgien Dr David Fortin : « Le cerveau : l’univers dans votre tête[iv] ». Fortin y discute de religion et de science et nous présente sa position (p. 56): « en rapport avec la science, les religions, la métaphysique et la philosophie : je me considère simplement comme un agnostique. » D’où mon étonnement de trouver, dans son chapitre 4 consacré à l’origine de la vie, nombre de références aux auteurs Michael Behe, Jean Staune et Stephen Meyer, ceux-ci étant clairement identifiés au DI. Meyer est directeur du Center for Science and Culture, branche du Discovery Institute et Behe un des Fellows de la même branche. Le Dr Fortin s’inspire largement des ouvrages « The edge of evolution[v] » du Dr Behe (2007) et « Return of the God hypothesis[vi] » du Dr Meyer (2021). Un collègue anthropologue retraité du Collège Lionel-Groulx, Jean Thibault, a porté à mon attention une référence (p. 122) à la paléoanthropologue Anne Dambricourt Malassé. Celle-ci est attachée au projet de recherche mystico-scientifique du Père Teilhard de Chardin et au Créationnisme du Dessein Intelligent (CDI) par son lien avec Philippe Johnson, le « parrain » du mouvement du DI [réf 1]. Ajoutons, à cette liste d’auteurs reliés au DI, les références multiples à des ouvrages de Michael Denton, également du Center for Science and Culture. Ça fait beaucoup pour un auteur qui se dit agnostique.
J’ai personnellement consacré en 2010 mon essai « L’enfant, le lion, le chameau : une pensée pour l’homme sans dieu[vii]», à expliquer pourquoi on peut se passer de l’hypothèse Dieu tant pour expliquer naturellement le début de l’univers que la vie avec conscience et culture en son sein. Les auteurs Jocelyn Giroux et Yves St-Arnaud en ont fait autant en 2015 avec leur essai « L’hypothèse Dieu : Débat avec les croyants[viii] ». Les références mises de l’avant par le Dr Fortin m’ont donc amené à étudier les livres des Dr Behe et Meyer, ce que je rapporte ici.
L’outil de traduction de Google a été utilisé presque partout.
1. Le DI : science, mauvaise science, pseudoscience ou religion ?
Quel est le statut de la théorie du Dessein Intelligent : est-ce de la science, de la pseudoscience ou simplement de la mauvaise science?
Le DI est un créationnisme nouveau genre. Nous l’appellerons donc Créationnisme du Dessein Intelligent (CDI). Ce n’est pas un créationnisme de la Terre jeune. C’est plus subtil. C’est un créationnisme dans lequel on pose que Dieu a créé le monde mais d’une façon telle que la science, même évolutionniste, s’en trouve bernée. Le Dieu du CDI a plein loisir pour intervenir où et comment il le souhaite dans la trajectoire évolutive du cosmos pour orienter l’ensemble des processus afin qu’il en résulte une espèce humaine capable de se reconnaître en Dieu. Behe poussera ce point jusqu’à l’absurde.
Comme le CDI n’épouse pas le naturalisme méthodologique, on pourrait clore le débat en le classant parmi les pseudosciences. Le naturalisme méthodologique est une approche philosophique à la science mais ce n’est pas la science. C’est une approche qui se démontre pragmatiquement par la fiabilité et l’ampleur de ses résultats au cours des siècles mais ça demeure un choix philosophique.
Si l’on utilise plutôt le critère de démarcation de Karl Popper entre science et pseudoscience, celui de la falsifiabilité, le CDI est une science car il avance des propositions dont au moins certaines sont falsifiables. Un philosophe des sciences vous dirait que même l’astrologie pourrait être retenue puisqu’elle fait des prédictions même si celles-ci s’avèrent le plus souvent fausses. C’est pourquoi la seule utilisation du critère de falsifiabilité ne permet pas toujours de départager, à leurs frontières respectives, science et pseudoscience. Le cas présentement de la théorie des super-cordes en est un exemple. Il semblerait donc hasardeux de déclarer pompeusement que le CDI est de la pseudoscience.
Faut-il rappeler ici que Popper a longtemps douté du caractère scientifique de la théorie de l’évolution par sélection naturelle, qui lui apparaissait comme fondée sur un raisonnement circulaire : la théorie dit que l’espèce la mieux adaptée survivra mais caractérise ensuite l’adaptation par la survivance. Cependant, dans une conférence en 1977 intitulée « Natural selection and the emergence of mind », Popper revient sur ses doutes premiers et reconnait, dans la théorie de la sélection naturelle une réelle valeur scientifique, un programme de recherche capable de prédictions vérifiables[ix]. Rien de tout cela n’est donc simple.
Tant Behe que Meyer s’autorisent de la théorie du CDI pour faire des prédictions et celles-ci sont réfutables. Quand ces auteurs pointent du doigt quelques phénomènes naturels et soutiennent que ces derniers seraient impossibles sans l’action d’un Dieu, voici des prédictions réfutées quand la science arrive à les expliquer par des mécanismes d’origine pleinement naturelle. Le CDI serait donc peut-être de la science mais assurément de la mauvaise science, ne publiant d’ailleurs jamais dans les revues avec révision par les pairs.
Sur la question de la théorie de l’évolution, le CDI accepte l’idée de microévolution (à l’intérieur d’espèces préexistantes, créées) mais rejette celle de la macroévolution (pouvant engendrer par étapes la diversité des espèces). Si cela était suffisant pour disqualifier le CDI, il faudrait en faire autant de nombreuses voix scientifiques ayant questionné la capacité de la théorie synthétique (néo-darwinienne) de l’évolution à expliquer la macroévolution. Au nombre de celles-ci, celle du renommé Stephen Jay Gould qui, dans son article de 1980 « Is a new and general theory of evolution emerging ? », juge que cette théorie « est effectivement morte, malgré sa persistance dans l’orthodoxie », morte parce que « la première étape vers la macroévolution, passage d’une espèce à une autre, exige une méthode évolutionnaire autre que la simple accumulation des micromutations ».[x] Mais Gould a le droit de se tromper et, dès 1982, dans l’article « A neo-darwinian commentary on macroevolution », Brian Charlesworth et al. s’appliquent à réfuter celui de Gould. Ils concluent :
« les motifs de ponctuation [dans les archives fossiles] sont entièrement consistants avec la théorie néo-darwinienne selon laquelle la majorité des changements morphologiques sont dus à la sélection naturelle »[xi].
De toute façon, quiconque a lu attentivement Darwin aura noté qu’il avait déjà lui-même abordé et critiqué plusieurs des arguments qui seront portés plus tard contre sa théorie.
Je présenterai les propositions du CDI dans les ouvrages de Michael Behe et Stephen Meyer et montrerai que c’est minimalement de la mauvaise science. La démarche scientifique exige que, après réfutation, une théorie soit modifiée ou, si les modifications requises la travestissent trop en profondeur, qu’elle soit ensevelie au cimetière des idées fausses. Et ça, c’est avant même de tenir compte des velléités foncièrement religieuses et politiques du CDI. On verra pourquoi, finalement, il faudrait peut-être mieux classer le CDI au rang des mythes religieux. Or on sait que les mythes ont vocation à être déboulonnés.
2. Behe et les limites alléguées du darwinisme
Qui est le Dr. Michael Behe? Il est professeur de biologie moléculaire à l’université Lehigh aux États-Unis. Notons que le département auquel il appartient a trouvé nécessaire de se dissocier de ses vues antiévolutionnistes et créationnistes[xii]. Behe est le « scientifique » de service du Discovery Institute. Il y est acclamé pour son concept de Complexité Irréductible (CI) dont je reparlerai plus loin. C’est à ce titre qu’il a été chargé de défendre le CDI lors du procès Kitzmiller v. Dover Area School Districten 2005. Ce procès s’est soldé par la défaite de Behe, du CDI et du Comité d’école qui demandait que le CDI soit enseigné tout comme la théorie de l’évolution. Le juge n’a pas été impressionné.
Le livre « The edge of evolution » qui a cependant impressionné le Dr. David Fortin et dont je vais parler tourne autour de trois points: i) l’évolution selon Darwin n’améliorerait rien et ne pourrait que détruire, ii) la CI et la règle d’un maximum allégué de deux mutations de sites de liaison dans les protéines (binding sites) et iii) l’ajustement fin des paramètres de l’univers afin que la vie y advienne. Nous allons repasser ces trois points en quelque détail. Je mettrai entre parenthèses les numéros de page de citations du livre de Behe (et de Meyer).
Le leitmotiv revient en maints endroits: « [Les mutations] sont toutes dommageables. Quelques-unes sont pires que les autres, mais toutes diminuent l’organisme; aucune n’est constructive. Comme l’anémie falciforme (drépanocytose), elles sont toutes des actes désespérés pour se défendre d’une invasion. » (p. 38) Behe parle ici des mutations de l’hémoglobine qui protègent contre la malaria mais au détriment de la santé de l’individu. Le cas de la malaria est le cheval de bataille de Behe. Il fait ressortir que l’humain n’a pu faire mieux qu’une seule mutation de son génome pour se défendre. Il discute aussi longuement du fait que le parasite P. falciparum de la malaria n’a, lui, pu faire mieux que deux mutations à son propre génome pour développer une résistance au médicament chloroquine. D’où sa règle des deux sites (maximum) de liaison.
Au passage, il déprécie le parasite qui n’a pas réussi à muter pour coloniser aussi des climats moins chauds alors qu’un poisson a réussi à évoluer pour vivre en Antarctique à des températures sous le point de congélation (p.16), ceci dans la veine de « l’impuissance de l’évolution à faire progresser ».
En plusieurs endroits, Behe accuse les processus postulés par le darwinisme de « conduire une guerre de tranchées qui ne peut mener à aucun progrès » (p. 43).
Je répondrai à Behe en m’appuyant sur le biologiste Nathan H Lents cité par le biologiste Jerry Coyne dans son blogue « Why evolution is true ». Lents critique Behe : « Il semble penser que l'évolution est une accumulation de complexité… En réalité, l'évolution est sans but, bâclée et produit des solutions aussi souvent maladroites qu'élégantes. Nos propres corps sont remplis de bugs et d'erreurs, hérités de l'imprécision de la sélection naturelle.» [xiii]
Le commentaire de Lents ne devrait pas mener à conclure qu’il n’y a pas augmentation de complexité dans le monde du vivant mais simplement à reconnaître que celle-ci n’est pas d’origine téléologique. Dans son monumental (1431 pages) ouvrage sur l’histoire et la structure de la théorie de l’évolution, S J Gould explique la complexification évidente dans le vivant par l’idée d’une progression à partir d’un mur de complexité minimale. Dans la lutte que se livrent les organismes pour la conquête de l’espace d’adaptation (fitness lansdscape), il va sans dire que le prochain pas ne sera pas vers moins de complexité des organes sensoriels et moteurs, au contraire. Gould développe l’image de l’homme ivre marchant qui, tombant et se relevant à de multiples reprises, recommence toujours sa marche dans une direction aléatoire, mais sur un plancher en pente descendante: on devine dans quelle direction il tendra à se déplacer[xiv]. Dans les mêmes pages, Gould nous rappelle cependant que ce sont encore tout de même les bactéries qui dominent en termes de nombres.
On pourrait parler ici du jeu des concepts de hasard et de nécessité développés antérieurement par Jacques Monod. Les mêmes hasards et nécessité qui ont mené, par le principe physique de minimisation de l’énergie, à des molécules complexes à partir des particules élémentaires forgées lors du Big Bang ou dans le cœur des étoiles.
Par complexité irréductible (CI), Behe entend un système moléculaire composé de multiples sous-systèmes interdépendants et tels que, si l’on en retire l’un ou l’autre, l’ensemble cesse de fonctionner et ne peut donc pas être sélectionné. Les cas mis de l’avant par Behe sont celui de l’œil[xv] de même aussi que celui des cellules ciliées qui interviennent dans plusieurs fonctions organiques pour déplacer des mucus ou divers constituants organiques[xvi]. Behe fait des cellules ciliées la preuve ultime de la nécessité du CDI.
Behe se sert de la « guerre de tranchées » entre le parasite P. falcifarum et l’humain et du fait que ces organismes n’ont pu faire mieux que deux et une mutation(s) respectivement.
La règle des deux sites de liaison conjecture que le maximum de nouveauté biologique pouvant être introduit par mutations aléatoires est atteint (« The edge of evolution ») avec la mutation simultanée d’au plus deux acides aminés d’une protéine. Les sites de liaison étant les loci d’une protéine par lesquels elle parvient à faire contact avec une autre protéine et à ainsi produire une molécule plus complexe capable de fonctionnalités plus étendues, Behe nous dit que l’évolution naturelle est impuissante. Il arrive à cette idée au bout d’un enchainement à propos de la malaria (p. 57) résumé ici : a) la résistance à la chloroquine ne serait apparue de façon indépendante qu’à quelques reprises depuis la découverte du médicament, b) si on multiplie le nombre de cellules parasitées par personne par le nombre de personnes malades depuis la chloroquine, alors c) on arrive à une probabilité de 10-20 qu’une double mutation se produise, que ce soit pour P. falcifarum ou n’importe où dans la nature. Cela n’est possible pour P. falcifarum que parce qu’il est en aussi grand nombre et se reproduit aussi vite. Pour de grands animaux, leur nombre restreint et le temps entre deux générations rendraient ainsi impossible toute la théorie de l’origine des espèces par sélection naturelle de variations aléatoires. Des durées plus grandes que celle de l’univers seraient requises pour arriver à l’humain.
Si Behe avait raison, ça serait en effet la fin de la théorie synthétique de l’évolution. Mais bien peu de biologistes pensent que Behe a raison et je vais faire le tour de leurs critiques qui se portent sur deux fronts : a) les prémisses du calcul de Behe et b) la contre-preuve par les exemples empiriques de développements de complexité moléculaire à travers les chemins de l’adaptation (exaptation en anglais) par lesquels un trait d’abord développé pour une fonction est récupéré pour une autre.
Ce livre de Behe en 2007 avait été précédé, en 2004, d’un article co-rédigé avec le physicien David W Snoke[xvii]. Je remercie mon collègue, le professeur de physique retraité Jacques Bridet, pour m’avoir aidé à valider une de leurs équations, en tout cas à l’intérieur de leurs prémisses. Snoke et Behe développent un modèle mathématique promettant de simuler ce qui peut arriver dans la nature des suites de mutations dans les génomes. Leur modèle inclut un taux de variation de 10- 8 par acide aminé, un chiffre largement admis. Il pose une efficacité de 0.01 pour la sélection naturelle, aussi un chiffre raisonnable, signifiant que la probabilité que le nouveau trait soit sélectionné serait de 1%. Mais ils admettent un ratio de mutations neutres ou désavantageuses que d’autres trouvent grandement exagéré. Surtout, ils rejettent la possibilité qu’une mutation neutre puisse être conservée et passée à la prochaine génération, ce qui revient à rejeter la conjecture darwinienne d’une évolution par petits pas. Comme résultat, ils estiment pouvoir chiffrer le nombre d’organismes et le nombre de générations requises (gigantesque) pour produire des mutations simultanées de 2 ou plus acides aminés.
L’année suivante, dans la même revue, le biologiste Michael Lynch leur répond[xviii]. Lynch juge que Behe et Snoke ont développé un modèle non-darwinien (puisque sans étapes intermédiaires) et qu’ils ne peuvent donc pas conclure à l’échec du darwinisme. De plus, Lynch conteste le choix de Behe et Snoke de ne pas accepter plus de deux sites possibles de mutation par protéine. Lynch réfère à nombre de démonstrations expérimentales où de 10% à 44% des acides aminés avaient pu être remplacés sans que la protéine ne perde sa fonctionnalité première. Il arrive à des probabilités jusqu’à 100 fois plus élevées de mutations avantageuses que celles de Behe et Snoke. En conclusion, Lynch écrit : « Il est donc clair que les principes conventionnels de génétique des populations intégrés dans un cadre darwinien de descendance avec modification sont parfaitement adéquats pour expliquer l’origine des fonctions protéiques complexes. »
Concernant les calculs de Behe sur lesquels se base le livre « The edge of evolution », Sean B. Carroll, biologiste du développement évolutionniste, écrit, en accord avec Lynch: « L’erreur principale de Behe est de minimiser le pouvoir de la sélection naturelle à agir de manière cumulative lorsque les traits ou les molécules évoluent progressivement d’un état à un autre via des intermédiaires.[xix]»
Behe cherche à nous convaincre que certains développements biologiques sont trop complexes pour n’être basés que sur des mutations aléatoires. Des mutations non-aléatoires, planifiées par un agent intelligent, ont dû être nécessaires, dit-il. Les sous-systèmes qui composent un système de CI sont présumés être eux-mêmes non fonctionnels lorsqu’isolés et ne peuvent donc être gardés par sélection naturelle (que valent une moitié d’aile, un demi-poumon?). En conséquence, selon Behe, l’ensemble ne peut résulter de l’évolution par sélection naturelle ; il doit avoir été donné d’un seul coup, par le créateur, le Dieu du CDI.
Behe nous décrit la complexité époustouflante des flagelles par lesquels les bactéries se meuvent. Pour arriver à un système aussi complexe, il faudrait dépasser, et de loin, la règle du maximum de deux sites de liaison. Pour assembler un tel système, il faut déplacer des protéines, les amener au bon endroit, au bon moment. Cette complexité est, pour Behe, la preuve qu’il faut un créateur pour guider l’ensemble du processus (p. 102).
Quelques critiques du livre ont présenté une multitude de contre-exemples. L’auteur Sean B Carroll renvoie à plusieurs articles illustrant le cas. Le biologiste Kenneth R Miller, spécialiste de la cellule, renvoie également à nombre d’autres exemples[xx]. Je n’en discute brièvement que quelques-uns.
Les chercheurs Aharoni et al[xxi] montrent en laboratoire que des mutations simples à un gène peuvent, lors de sa réplication, rendre possibles de nouvelles fonctionnalités pour une protéine modifiée sans faire disparaître la fonction d’origine. Ces nouvelles fonctions peuvent alors être récupérées par adaptation.
Les chercheurs J T Bridgham et al. montrent, pour le cas du complexe hormone aldostérone et récepteur minéralocorticoïde, que celui-ci résulte bien « d’une évolution pas à pas consistante avec la théorie darwinienne, mais dont les fonctions ayant pu être sélectionnées ont varié dans le temps »[xxii].
Un autre exemple contredit l’affirmation de Behe qui fait du flagelle un cas de CI. La démonstration du contraire est faite par les chercheurs Liu et Ochman[xxiii]. Les différentes variétés de flagelles peuvent nécessiter jusqu’à 50 gènes ou plus. La démonstration se base sur l’étude des génomes de 41 espèces différentes de flagelles dans 11 embranchements bactériens. Les auteurs écrivent : « Le flagelle repose sur un ensemble ancestral de 24 gènes centraux, dont les homologues sont présents dans les génomes de tous les embranchements bactériens. Le résultat le plus marquant de notre analyse est que ces gènes centraux proviennent les uns des autres via une série de duplications.» Behe relèverait ici que c’est bien sûr Dieu qui aurait suscité ces mutations trop nombreuses selon sa règle des deux sites de liaison.
Le très complexe cycle de Krebs menant à la production d’énergie emmagasinée dans la molécule d’ATP dans tout le règne du vivant et à la synthèse de précurseurs de plusieurs acides aminés nécessaires au code génétique aurait été lui aussi le résultat d’adaptations opportunistes à partir de sous-ensembles plus simples. Enrique Meléndez-Hevia et al.[xxiv] le démontrent en présentant l’analyse des diverses réactions possibles en présence de composants chimiques universellement retrouvés dans les cellules. Huynen et al[xxv] démontrent, par le séquençage et l’analyse de 19 génomes, que le cycle se retrouve même dans des versions incomplètes tout de même fonctionnelles dans différentes espèces.
Ce qui est remarquable, ici, c’est que tous les articles auxquels nous renvoient Carroll ou Miller datent d’avant la publication par Behe de son livre en 2007. Il y a ici clairement un cas de mauvaise foi et de mauvaise science de sa part.
Donc, nous dit Behe, on peut expliquer les variations mineures au sein d’une espèce comme conséquences de mutations aléatoires contraintes par la règle des deux sites de liaison, mais on ne peut pas expliquer l’origine de la diversité des espèces ni l’origine de la première cellule. Comment cela a-t-il donc pu arriver?
La réponse de Behe : un processus mené par un créateur intelligent. Il voudrait dire Dieu mais il s’en garde bien.
Il va se raccrocher à des découvertes venues de la physique pour gonfler hyperboliquement l’étendue de sa vision. Il repique l’idée de l’ajustement fin (fine tuning) des paramètres physiques dans l’univers. L’idée est la suivante : si les constantes physiques (charge électrique, masses des protons et neutrons, constante gravitationnelle, etc.) avaient été légèrement différentes, la vie n’aurait pas pu éclore dans notre univers. Cet ajustement a donc dû être le fait d’un agent doué d’intentionnalité.
Mais c’est là que ça dérape et que l’on passe de la mauvaise science au mythe religieux, à une cosmogonie littéralement. Je donne ci-après un exemple qui montre jusqu’où Behe est prêt à aller sur ce thème.
Mentionnant que, selon des astronomes, le verrouillage de la rotation de la Lune avec celle de la Terre serait essentiel pour stabiliser les saisons, et ainsi protéger la vie sur Terre, et que l’origine de la Lune dépendrait d’une collision bien spécifique avec la proto-Terre, il enfile sur le cas du début de la vie. Lisons-le (p. 215) :
« Par exemple, de même que l'origine de la Lune impliquait un corps particulier, d'une masse particulière, se déplaçant à une vitesse et à un angle particuliers à un moment précis, et ainsi de suite, l'origine de la vie aurait pu impliquer une longue série de détails. Peut-être qu'une molécule particulière dans un océan primitif en a heurté une autre sous un angle particulier, par exemple lorsqu'un ion hydroxyde particulier était suffisamment proche pour catalyser une réaction particulière, et que le produit de cette réaction a subi une longue série d'autres événements uniques et particuliers, pour donner naissance à la première cellule… Si nous admettons la possibilité d'un agent capable de choisir et d'appliquer les lois de la physique de l'univers, alors il n'y a aucune raison de penser que la mise en œuvre d'un réglage beaucoup plus précis serait impossible. »
Son créateur peut tout faire. Non seulement son hypothèse ne pourra jamais être testée d’aucune manière mais, de plus, elle ne peut même pas avoir le mérite de fonder un programme de recherche ce qui, selon le philosophe Lakatos, aurait pu la ramener dans le cadre des sciences. « Les voies de Dieu sont insondables » et on ne voit pas bien comment le mettre au défi.
[i] Bernier, R (2012), Dessein Intelligent : Dernière mouture du créationnisme, Québec Humaniste, Vol. 7, no. 4, 2012, pp. 18 – 22 et version disponible en ligne à http://philosophiesciences.centerblog.net/rub-critique-du-dessein-intelligent-.html .
[ii] https://www.discovery.org/
[iii]https://www.reddit.com/r/DebateEvolution/comments/1gluuky/the_discovery_institute_will_be_advising_the_us/?rdt=35243 et https://www.heritage.org/press/project-2025-reaches-100-coalition-partners-continues-grow-preparation-next-president .
[iv] Fortin, D (2024), Le cerveau : l’univers dans votre tête, Presses de l’Université du Québec, 257 pages
[v] Behe, M J (2007), The edge of evolution: the search for the limits of evolution, Ed. New York : Free Press, 319 pages
[vi] Meyer, S C (2021), Return of the God hypothesis : three scientific discoveries that reveal the mind behind the universe, Ed. Harper Collins, 568 pages
[vii] Bernier, R (2010), L’enfant, le lion, le chameau : une pensée pour l’homme sans dieu, Éd. Robert Bernier, 330 pages
[viii] Giroux, J et St-Arnaud, Y (2015), L’hypothèse Dieu : Débat avec les croyants, Éd. Liber, 389 pages
[ix] Popper, K R (1977), Natural selection and the emergence of mind, in Evolutionary epistemology, rationality, and the sociology of knowledge (1987), Open Court, pp. 143-147
[x] Gould, S J (1980), Is a new and general theory of evolution emerging ?, Paleobiology, 6 : 119-130
[xi] Charlesworth, B, Lande, R et Slatkin, M (1982), A neo-darwinian commentary on macroevolution, Evolution, 36(3) 1982, pp. 474-498
[xii] Site https://rationalwiki.org/wiki/Michael_Behe consulté le 20 mai 2025
[xiii] Site https://whyevolutionistrue.com/2019/02/19/more-criticism-of-behes-new-id-book/ consulté le 20 mai 2025
[xiv] Gould, S J (2002), The structure of evolutionary theory, Harvard University Press, pp. 897 - 901
[xv] Brauer, M et Brumbaugh, D (2001), Biology remystified: The scientific claims of the New Creationists, in Intelligent Design Creationism and Its Critics: philosophical, theological and scientific perspectives, MIT Press, pp. 315-316.
[xvi] Behe, M J (1998), Molecular machines: experimental support for the Design Inference, in Intelligent Design Creationism and Its Critics, op. cit., pp. 241-256.
[xvii] Behe, M J et Snoke D W (2004), Simulating evolution by gene duplication of protein features that require multiple amino acid residues, Protein Sci. 13: 2651 - 2664
[xviii] Lynch, M (2005), Simple evolutionary pathways to complex proteins, Protein Sci. 14: 2217 - 2225
[xix] Carroll, S B (2007), God as genetic engineer, Science, Vol 316, 8 June 2007, 1427 - 1428
[xx] Miller, K R (2007), Falling over the edge, Nature Vol 447 28 June 2007, 1055 - 1056
[xxi] Aharoni, A, Gaidukov, L, Khersonsky, O, McQ Gould, S, Roodvelt, C et Tawfik, D S, (2005), The « evolvability » of promiscuous protein functions, Nature Genetics, Vol 37, No. 1, January 2005, 73 - 76
[xxii] Bridgham, J T, Carroll S M et Thornton J W (2006), Science Vol 312, 7 avril 2006, 97 - 101
[xxiii] Liu, R, Ochman, H (2007), Stepwise formation of the bacterial flagellar system, Proc Natl Acad Sci 104: 7116- 7121
[xxiv] Meléndez-Hevia, E, Waddel, T G et Cascante, M (1996), The puzzle of the Krebs Cictric Acid Cycle : assembling the pieces of chemically feasible reactions, and opportunism in the design of metabolic pathways during evolution, J Mol Evol (1996) 43 293 - 303
[xxv] Huynen, M A, Dandekar T et Bork, P (1999), Variation and evolution of the citric acid cycle : a genomic perspective, Trends in microbiology, Vol 7 No 7, July 1999, 281 - 291