Rubriques

>> Toutes les rubriques <<
· Pragmatisme (5)
· L'enfant, le lion, le chameau (4)
· Actualités socio-politiques (19)
· Critique du Dessein Intelligent (6)
· Neurosciences (1)
· Nouveau Réalisme (4)
· Sociologie (3)
· Méthode Scientifique (2)
· Écologie: Réforme ou Révolution? (3)

Articles les plus lus

· Présentation du Livre: L'enfant, le lion, le chameau
· Le dieu chiquenaude
· Les neurones miroir sont-ils un mythe (Gregory Hickok)
· Nouveau réalisme et Nouvelles Lumières _ Partie III
· Nouveau réalisme et Nouvelles Lumières _ Partie I

· Oléoduc Énergie Est: Mémoire pour BAPE (1 de 2)
· La méthode scientifique - Partie II
· Et Dieu là-dedans? Partie I
· Dennett contre Plantinga
· Le Dessein Intelligent est un programme politique_Partie I
· Information : dernier refuge pour l'idée de Dieu
· Nouveau réalisme et Nouvelles Lumières _ Partie IV
· Oléoduc Énergie Est: Mémoire pour BAPE (2 de 2)
· Et Dieu là-dedans? Partie II
· Éloge du pacifisme ... avant la prochaine guerre de religion

Voir plus 

Thèmes

armageddon article athéisme background belle biologie bonne cadre carte chez citation collection

Rechercher
Derniers commentaires

test 18 fév 2026 http://philoso phiesciences.c enterblog.net
Par philosophiescience, le 18.02.2026

excellente critique, m. bernier. m. abraham est un sociologue qui enseigne à hec. je doute qu'il ait jamais im
Par Anonyme, le 16.11.2020

je n'aime plus je veux que tu écris la fable avec une récapitulatio n.. c'est plus bien
Par Amel, le 01.04.2017

@m. marc brullemans merci pour l'invitation. je serai en classe avec mes étudiants(es) de physique demain
Par philosophiescience, le 02.05.2016

plusieurs scientifiques du regroupement vigilance hydrocarbures québec (rvhq.ca) et du collectif scientifique
Par Marc Brullemans, le 02.05.2016

Voir plus

Statistiques

Date de création : 13.02.2011
Dernière mise à jour : 03.12.2025
47 articles


Critique du Dessein Intelligent

Retour de l'hypothèse Dieu ? (Partie I)

Publié le 08/08/2025 à 22:58 par philosophiesciences Tags : dessein intelligent

Est-ce, encore une fois, le retour de l'hypothèse Dieu ?

(Partie I)

 

- par Robert Bernier

 

Cet article a été publié dans le numéro 117, en août 2025, de la revue "Le Québec Sceptique"

 

 

En septembre 2012, j’ai publié, dans la revue de l’Association Humaniste du Québec,  le résultat d’une recherche sur le Dessein Intelligent (DI)[i]. J’écrivais : « Qu’est-ce que le Dessein Intelligent ? C’est d’abord et avant tout un programme politique qui vise à sortir la science des écoles pour y remettre les Saintes Écritures, le but ultime étant la production d’une classe d’intellectuels et de dirigeants chrétiens.» Voici un mouvement clairement politique et qui semble avoir déjà largement réussi. L’organisme Discovery Institute[ii], porteur de cette idéologie religieuse, fait partie des supporters[iii] de l’organisme Heritage Foundation à l’origine du document Project 2025 dont les grandes idées réactionnaires sont présentement en cours d’application par l’administration Trump. Je reparlerai de cet aspect politique essentiel du DI en conclusion.

 

J’ai revisité ce thème après la lecture du dernier livre (2024) du neurochirurgien Dr David Fortin : « Le cerveau : l’univers dans votre tête[iv] ». Fortin y discute de religion et de science et nous présente sa position (p. 56): « en rapport avec la science, les religions, la métaphysique et la philosophie : je me considère simplement comme un agnostique. » D’où mon étonnement de trouver, dans son chapitre 4 consacré à l’origine de la vie, nombre de références aux auteurs Michael Behe, Jean Staune et Stephen Meyer, ceux-ci étant clairement identifiés au DI. Meyer est directeur du Center for Science and Culture, branche du Discovery Institute et Behe un des Fellows de la même branche. Le Dr Fortin s’inspire largement des ouvrages « The edge of evolution[v] » du Dr Behe (2007) et « Return of the God hypothesis[vi] » du Dr Meyer (2021). Un collègue anthropologue retraité du Collège Lionel-Groulx, Jean Thibault, a porté à mon attention une référence (p. 122) à la paléoanthropologue Anne Dambricourt Malassé. Celle-ci est attachée au projet de recherche mystico-scientifique du Père Teilhard de Chardin et au Créationnisme du Dessein Intelligent (CDI) par son lien avec Philippe Johnson, le « parrain » du mouvement du DI [réf 1]. Ajoutons, à cette liste d’auteurs reliés au DI, les références multiples à des ouvrages de Michael Denton, également du Center for Science and Culture. Ça fait beaucoup pour un auteur qui se dit agnostique.

 

J’ai personnellement consacré en 2010 mon essai « L’enfant, le lion, le chameau : une pensée pour l’homme sans dieu[vii]», à expliquer pourquoi on peut se passer de l’hypothèse Dieu tant pour expliquer naturellement le début de l’univers que la vie avec conscience et culture en son sein. Les auteurs Jocelyn Giroux et Yves St-Arnaud en ont fait autant en 2015 avec leur essai « L’hypothèse Dieu : Débat avec les croyants[viii] ». Les références mises de l’avant par le Dr Fortin m’ont donc amené à étudier les livres des Dr Behe et Meyer, ce que je rapporte ici.

 

L’outil de traduction de Google a été utilisé presque partout.

 

 

1.     Le DI : science, mauvaise science, pseudoscience ou religion ?

 

Quel est le statut de la théorie du Dessein Intelligent : est-ce de la science, de la pseudoscience ou simplement de la mauvaise science?

 

Le DI est un créationnisme nouveau genre. Nous l’appellerons donc Créationnisme du Dessein Intelligent (CDI). Ce n’est pas un créationnisme de la Terre jeune. C’est plus subtil. C’est un créationnisme dans lequel on pose que Dieu a créé le monde mais d’une façon telle que la science, même évolutionniste, s’en trouve bernée. Le Dieu du CDI a plein loisir pour intervenir où et comment il le souhaite dans la trajectoire évolutive du cosmos pour orienter l’ensemble des processus afin qu’il en résulte une espèce humaine capable de se reconnaître en Dieu. Behe poussera ce point jusqu’à l’absurde.

 

Comme le CDI n’épouse pas le naturalisme méthodologique, on pourrait clore le débat en le classant parmi les pseudosciences. Le naturalisme méthodologique est une approche philosophique à la science mais ce n’est pas la science. C’est une approche qui se démontre pragmatiquement par la fiabilité et l’ampleur de ses résultats au cours des siècles mais ça demeure un choix philosophique.

 

Si l’on utilise plutôt le critère de démarcation de Karl Popper entre science et pseudoscience, celui de la falsifiabilité, le CDI est une science car il avance des propositions dont au moins certaines sont falsifiables. Un philosophe des sciences vous dirait que même l’astrologie pourrait être retenue puisqu’elle fait des prédictions même si celles-ci s’avèrent le plus souvent fausses. C’est pourquoi la seule utilisation du critère de falsifiabilité ne permet pas toujours de départager, à leurs frontières respectives, science et pseudoscience. Le cas présentement de la théorie des super-cordes en est un exemple. Il semblerait donc hasardeux de déclarer pompeusement que le CDI est de la pseudoscience.

 

Faut-il rappeler ici que Popper a longtemps douté du caractère scientifique de la théorie de l’évolution par sélection naturelle, qui lui apparaissait comme fondée sur un raisonnement circulaire : la théorie dit que l’espèce la mieux adaptée survivra mais caractérise ensuite l’adaptation par la survivance. Cependant, dans une conférence en 1977 intitulée « Natural selection and the emergence of mind », Popper revient sur ses doutes premiers et reconnait, dans la théorie de la sélection naturelle une réelle valeur scientifique, un programme de recherche capable de prédictions vérifiables[ix]. Rien de tout cela n’est donc simple.

 

Tant Behe que Meyer s’autorisent de la théorie du CDI pour faire des prédictions et celles-ci sont réfutables. Quand ces auteurs pointent du doigt quelques phénomènes naturels et soutiennent que ces derniers seraient impossibles sans l’action d’un Dieu, voici des prédictions réfutées quand la science arrive à les expliquer par des mécanismes d’origine pleinement naturelle. Le CDI serait donc peut-être de la science mais assurément de la mauvaise science, ne publiant d’ailleurs jamais dans les revues avec révision par les pairs.

 

Sur la question de la théorie de l’évolution, le CDI accepte l’idée de microévolution (à l’intérieur d’espèces préexistantes, créées) mais rejette celle de la macroévolution (pouvant engendrer par étapes la diversité des espèces). Si cela était suffisant pour disqualifier le CDI, il faudrait en faire autant de nombreuses voix scientifiques ayant questionné la capacité de la théorie synthétique (néo-darwinienne) de l’évolution à expliquer la macroévolution. Au nombre de celles-ci, celle du renommé Stephen Jay Gould qui, dans son article de 1980 « Is a new and general theory of evolution emerging ? », juge que cette théorie « est effectivement morte, malgré sa persistance dans l’orthodoxie », morte parce que « la première étape vers la macroévolution, passage d’une espèce à une autre, exige une méthode évolutionnaire autre que la simple accumulation des micromutations ».[x] Mais Gould a le droit de se tromper et, dès 1982, dans l’article « A neo-darwinian commentary on macroevolution », Brian Charlesworth et al. s’appliquent à réfuter celui de Gould. Ils concluent :

 

« les motifs de ponctuation [dans les archives fossiles] sont entièrement consistants avec la théorie néo-darwinienne selon laquelle la majorité des changements morphologiques sont dus à la sélection naturelle »[xi].

 

De toute façon, quiconque a lu attentivement Darwin aura noté qu’il avait déjà lui-même abordé et critiqué plusieurs des arguments qui seront portés plus tard contre sa théorie.

 

Je présenterai les propositions du CDI dans les ouvrages de Michael Behe et Stephen Meyer et montrerai que c’est minimalement de la mauvaise science. La démarche scientifique exige que, après réfutation, une théorie soit modifiée ou, si les modifications requises la travestissent trop en profondeur, qu’elle soit ensevelie au cimetière des idées fausses. Et ça, c’est avant même de tenir compte des velléités foncièrement religieuses et politiques du CDI. On verra pourquoi, finalement, il faudrait peut-être mieux classer le CDI au rang des mythes religieux. Or on sait que les mythes ont vocation à être déboulonnés.

 

 

2.     Behe et les limites alléguées du darwinisme

 

Qui est le Dr. Michael Behe? Il est professeur de biologie moléculaire à l’université Lehigh aux États-Unis. Notons que le département auquel il appartient a trouvé nécessaire de se dissocier de ses vues antiévolutionnistes et créationnistes[xii]. Behe est le « scientifique » de service du Discovery Institute. Il y est acclamé pour son concept de Complexité Irréductible (CI) dont je reparlerai plus loin. C’est à ce titre qu’il a été chargé de défendre le CDI lors du procès Kitzmiller v. Dover Area School Districten 2005. Ce procès s’est soldé par la défaite de Behe, du CDI et du Comité d’école qui demandait que le CDI soit enseigné tout comme la théorie de l’évolution. Le juge n’a pas été impressionné.

 

Le livre « The edge of evolution » qui a cependant impressionné le Dr. David Fortin et dont je vais parler tourne autour de trois points: i) l’évolution selon Darwin n’améliorerait rien et ne pourrait que détruire, ii) la CI et la règle d’un maximum allégué de deux mutations de sites de liaison dans les protéines (binding sites) et iii) l’ajustement fin des paramètres de l’univers afin que la vie y advienne. Nous allons repasser ces trois points en quelque détail. Je mettrai entre parenthèses les numéros de page de citations du livre de Behe (et de Meyer).

 

 

2.1 L’impuissance de l’évolution à faire progresser

 

Le leitmotiv revient en maints endroits: « [Les mutations] sont toutes dommageables. Quelques-unes sont pires que les autres, mais toutes diminuent l’organisme; aucune n’est constructive. Comme l’anémie falciforme (drépanocytose), elles sont toutes des actes désespérés pour se défendre d’une invasion. » (p. 38) Behe parle ici des mutations de l’hémoglobine qui protègent contre la malaria mais au détriment de la santé de l’individu. Le cas de la malaria est le cheval de bataille de Behe. Il fait ressortir que l’humain n’a pu faire mieux qu’une seule mutation de son génome pour se défendre. Il discute aussi longuement du fait que le parasite P. falciparum de la malaria n’a, lui, pu faire mieux que deux mutations à son propre génome pour développer une résistance au médicament chloroquine. D’où sa règle des deux sites (maximum) de liaison.

 

Au passage, il déprécie le parasite qui n’a pas réussi à muter pour coloniser aussi des climats moins chauds alors qu’un poisson a réussi à évoluer pour vivre en Antarctique à des températures sous le point de congélation (p.16), ceci dans la veine de « l’impuissance de l’évolution à faire progresser ».

 

En plusieurs endroits, Behe accuse les processus postulés par le darwinisme de « conduire une guerre de tranchées qui ne peut mener à aucun progrès » (p. 43).

 

Je répondrai à Behe en m’appuyant sur le biologiste Nathan H Lents cité par le biologiste Jerry Coyne dans son blogue « Why evolution is true ». Lents critique Behe : « Il semble penser que l'évolution est une accumulation de complexité… En réalité, l'évolution est sans but, bâclée et produit des solutions aussi souvent maladroites qu'élégantes. Nos propres corps sont remplis de bugs et d'erreurs, hérités de l'imprécision de la sélection naturelle.» [xiii]

 

Le commentaire de Lents ne devrait pas mener à conclure qu’il n’y a pas augmentation de complexité dans le monde du vivant mais simplement à reconnaître que celle-ci n’est pas d’origine téléologique. Dans son monumental (1431 pages) ouvrage sur l’histoire et la structure de la théorie de l’évolution, S J Gould explique la complexification évidente dans le vivant par l’idée d’une progression à partir d’un mur de complexité minimale. Dans la lutte que se livrent les organismes pour la conquête de l’espace d’adaptation (fitness lansdscape), il va sans dire que le prochain pas ne sera pas vers moins de complexité des organes sensoriels et moteurs, au contraire. Gould développe l’image de l’homme ivre marchant qui, tombant et se relevant à de multiples reprises, recommence toujours sa marche dans une direction aléatoire, mais sur un plancher en pente descendante: on devine dans quelle direction il tendra à se déplacer[xiv]. Dans les mêmes pages, Gould nous rappelle cependant que ce sont encore tout de même les bactéries qui dominent en termes de nombres.

 

On pourrait parler ici du jeu des concepts de hasard et de nécessité développés antérieurement par Jacques Monod. Les mêmes hasards et nécessité qui ont mené, par le principe physique de minimisation de l’énergie, à des molécules complexes à partir des particules élémentaires forgées lors du Big Bang ou dans le cœur des étoiles.  

 

2.2 La Complexité Irréductible (CI) et la règle des deux sites de liaison

 

Par complexité irréductible (CI), Behe entend un système moléculaire composé de multiples sous-systèmes interdépendants et tels que, si l’on en retire l’un ou l’autre, l’ensemble cesse de fonctionner et ne peut donc pas être sélectionné. Les cas mis de l’avant par Behe sont celui de l’œil[xv] de même aussi que celui des cellules ciliées qui interviennent dans plusieurs fonctions organiques pour déplacer des mucus ou divers constituants organiques[xvi]. Behe fait des cellules ciliées la preuve ultime de la nécessité du CDI.

 

Behe se sert de la « guerre de tranchées » entre le parasite P. falcifarum et l’humain et du fait que ces organismes n’ont pu faire mieux que deux et une mutation(s) respectivement.

 

La règle des deux sites de liaison conjecture que le maximum de nouveauté biologique pouvant être introduit par mutations aléatoires est atteint (« The edge of evolution ») avec la mutation simultanée d’au plus deux acides aminés d’une protéine. Les sites de liaison étant les loci d’une protéine par lesquels elle parvient à faire contact avec une autre protéine et à ainsi produire une molécule plus complexe capable de fonctionnalités plus étendues, Behe nous dit que l’évolution naturelle est impuissante. Il arrive à cette idée au bout d’un enchainement à propos de la malaria (p. 57) résumé ici : a) la résistance à la chloroquine ne serait apparue de façon indépendante qu’à quelques reprises depuis la découverte du médicament, b) si on multiplie le nombre de cellules parasitées par personne par le nombre de personnes malades depuis la chloroquine, alors c) on arrive à une probabilité de 10-20 qu’une double mutation se produise, que ce soit pour P. falcifarum ou n’importe où dans la nature. Cela n’est possible pour P. falcifarum que parce qu’il est en aussi grand nombre et se reproduit aussi vite. Pour de grands animaux, leur nombre restreint et le temps entre deux générations rendraient ainsi impossible toute la théorie de l’origine des espèces par sélection naturelle de variations aléatoires. Des durées plus grandes que celle de l’univers seraient requises pour arriver à l’humain.

 

Si Behe avait raison, ça serait en effet la fin de la théorie synthétique de l’évolution. Mais bien peu de biologistes pensent que Behe a raison et je vais faire le tour de leurs critiques qui se portent sur deux fronts : a) les prémisses du calcul de Behe et b) la contre-preuve par les exemples empiriques de développements de complexité moléculaire à travers les chemins de l’adaptation (exaptation en anglais) par lesquels un trait d’abord développé pour une fonction est récupéré pour une autre.

 

a)      Les prémisses des calculs de Behe

 

Ce livre de Behe en 2007 avait été précédé, en 2004, d’un article co-rédigé avec le physicien David W Snoke[xvii]. Je remercie mon collègue, le professeur de physique retraité Jacques Bridet, pour m’avoir aidé à valider une de leurs équations, en tout cas à l’intérieur de leurs prémisses. Snoke et Behe développent un modèle mathématique promettant de simuler ce qui peut arriver dans la nature des suites de mutations dans les génomes. Leur modèle inclut un taux de variation de 10- 8 par acide aminé, un chiffre largement admis. Il pose une efficacité de 0.01 pour la sélection naturelle, aussi un chiffre raisonnable, signifiant que la probabilité que le nouveau trait soit sélectionné serait de 1%. Mais ils admettent un ratio de mutations neutres ou désavantageuses que d’autres trouvent grandement exagéré. Surtout, ils rejettent la possibilité qu’une mutation neutre puisse être conservée et passée à la prochaine génération, ce qui revient à rejeter la conjecture darwinienne d’une évolution par petits pas. Comme résultat, ils estiment pouvoir chiffrer le nombre d’organismes et le nombre de générations requises (gigantesque) pour produire des mutations simultanées de 2 ou plus acides aminés.

 

L’année suivante, dans la même revue, le biologiste Michael Lynch leur répond[xviii]. Lynch juge que Behe et Snoke ont développé un modèle non-darwinien (puisque sans étapes intermédiaires) et qu’ils ne peuvent donc pas conclure à l’échec du darwinisme. De plus, Lynch conteste le choix de Behe et Snoke de ne pas accepter plus de deux sites possibles de mutation par protéine. Lynch réfère à nombre de démonstrations expérimentales où de 10% à 44% des acides aminés avaient pu être remplacés sans que la protéine ne perde sa fonctionnalité première. Il arrive à des probabilités jusqu’à 100 fois plus élevées de mutations avantageuses que celles de Behe et Snoke. En conclusion, Lynch écrit : « Il est donc clair que les principes conventionnels de génétique des populations intégrés dans un cadre darwinien de descendance avec modification sont parfaitement adéquats pour expliquer l’origine des fonctions protéiques complexes. »

 

Concernant les calculs de Behe sur lesquels se base le livre « The edge of evolution », Sean B. Carroll, biologiste du développement évolutionniste, écrit, en accord avec Lynch: « L’erreur principale de Behe ​​est de minimiser le pouvoir de la sélection naturelle à agir de manière cumulative lorsque les traits ou les molécules évoluent progressivement d’un état à un autre via des intermédiaires.[xix]»

 

b)      La réfutation par l’adaptation

 

Behe cherche à nous convaincre que certains développements biologiques sont trop complexes pour n’être basés que sur des mutations aléatoires. Des mutations non-aléatoires, planifiées par un agent intelligent, ont dû être nécessaires, dit-il. Les sous-systèmes qui composent un système de CI sont présumés être eux-mêmes non fonctionnels lorsqu’isolés et ne peuvent donc être gardés par sélection naturelle (que valent une moitié d’aile, un demi-poumon?). En conséquence, selon Behe, l’ensemble ne peut résulter de l’évolution par sélection naturelle ; il doit avoir été donné d’un seul coup, par le créateur, le Dieu du CDI.

 

Behe nous décrit la complexité époustouflante des flagelles par lesquels les bactéries se meuvent. Pour arriver à un système aussi complexe, il faudrait dépasser, et de loin, la règle du maximum de deux sites de liaison. Pour assembler un tel système, il faut déplacer des protéines, les amener au bon endroit, au bon moment. Cette complexité est, pour Behe, la preuve qu’il faut un créateur pour guider l’ensemble du processus (p. 102).

 

Quelques critiques du livre ont présenté une multitude de contre-exemples. L’auteur Sean B Carroll renvoie à plusieurs articles illustrant le cas. Le biologiste Kenneth R Miller, spécialiste de la cellule, renvoie également à nombre d’autres exemples[xx]. Je n’en discute brièvement que quelques-uns.

 

Les chercheurs Aharoni et al[xxi] montrent en laboratoire que des mutations simples à un gène peuvent, lors de sa réplication, rendre possibles de nouvelles fonctionnalités pour une protéine modifiée sans faire disparaître la fonction d’origine. Ces nouvelles fonctions peuvent alors être récupérées par adaptation.

 

Les chercheurs J T Bridgham et al. montrent, pour le cas du complexe hormone aldostérone et récepteur minéralocorticoïde, que celui-ci résulte bien « d’une évolution pas à pas consistante avec la théorie darwinienne, mais dont les fonctions ayant pu être sélectionnées ont varié dans le temps »[xxii].

 

Un autre exemple contredit l’affirmation de Behe qui fait du flagelle un cas de CI. La démonstration du contraire est faite par les chercheurs Liu et Ochman[xxiii]. Les différentes variétés de flagelles peuvent nécessiter jusqu’à 50 gènes ou plus. La démonstration se base sur l’étude des génomes de 41 espèces différentes de flagelles dans 11 embranchements bactériens. Les auteurs écrivent : « Le flagelle repose sur un ensemble ancestral de 24 gènes centraux, dont les homologues sont présents dans les génomes de tous les embranchements bactériens. Le résultat le plus marquant de notre analyse est que ces gènes centraux proviennent les uns des autres via une série de duplications.» Behe relèverait ici que c’est bien sûr Dieu qui aurait suscité ces mutations trop nombreuses selon sa règle des deux sites de liaison.

 

Le très complexe cycle de Krebs menant à la production d’énergie emmagasinée dans la molécule d’ATP dans tout le règne du vivant et à la synthèse de précurseurs de plusieurs acides aminés nécessaires au code génétique aurait été lui aussi le résultat d’adaptations opportunistes à partir de sous-ensembles plus simples. Enrique Meléndez-Hevia et al.[xxiv] le démontrent en présentant l’analyse des diverses réactions possibles en présence de composants chimiques universellement retrouvés dans les cellules. Huynen et al[xxv] démontrent, par le séquençage et l’analyse de 19 génomes, que le cycle se retrouve même dans des versions incomplètes tout de même fonctionnelles dans différentes espèces.

 

Ce qui est remarquable, ici, c’est que tous les articles auxquels nous renvoient Carroll ou Miller datent d’avant la publication par Behe de son livre en 2007. Il y a ici clairement un cas de mauvaise foi et de mauvaise science de sa part.

 

2.3 L’ajustement fin des paramètres afin que la vie advienne

 

Donc, nous dit Behe, on peut expliquer les variations mineures au sein d’une espèce comme conséquences de mutations aléatoires contraintes par la règle des deux sites de liaison, mais on ne peut pas expliquer l’origine de la diversité des espèces ni l’origine de la première cellule. Comment cela a-t-il donc pu arriver?

 

La réponse de Behe : un processus mené par un créateur intelligent. Il voudrait dire Dieu mais il s’en garde bien.

 

Il va se raccrocher à des découvertes venues de la physique pour gonfler hyperboliquement l’étendue de sa vision. Il repique l’idée de l’ajustement fin (fine tuning) des paramètres physiques dans l’univers. L’idée est la suivante : si les constantes physiques (charge électrique, masses des protons et neutrons, constante gravitationnelle, etc.) avaient été légèrement différentes, la vie n’aurait pas pu éclore dans notre univers. Cet ajustement a donc dû être le fait d’un agent doué d’intentionnalité.

 

Mais c’est là que ça dérape et que l’on passe de la mauvaise science au mythe religieux, à une cosmogonie littéralement. Je donne ci-après un exemple qui montre jusqu’où Behe est prêt à aller sur ce thème.

 

Mentionnant que, selon des astronomes, le verrouillage de la rotation de la Lune avec celle de la Terre serait essentiel pour stabiliser les saisons, et ainsi protéger la vie sur Terre, et que l’origine de la Lune dépendrait d’une collision bien spécifique avec la proto-Terre, il enfile sur le cas du début de la vie. Lisons-le (p. 215) :

 

« Par exemple, de même que l'origine de la Lune impliquait un corps particulier, d'une masse particulière, se déplaçant à une vitesse et à un angle particuliers à un moment précis, et ainsi de suite, l'origine de la vie aurait pu impliquer une longue série de détails. Peut-être qu'une molécule particulière dans un océan primitif en a heurté une autre sous un angle particulier, par exemple lorsqu'un ion hydroxyde particulier était suffisamment proche pour catalyser une réaction particulière, et que le produit de cette réaction a subi une longue série d'autres événements uniques et particuliers, pour donner naissance à la première cellule… Si nous admettons la possibilité d'un agent capable de choisir et d'appliquer les lois de la physique de l'univers, alors il n'y a aucune raison de penser que la mise en œuvre d'un réglage beaucoup plus précis serait impossible. »

 

Son créateur peut tout faire. Non seulement son hypothèse ne pourra jamais être testée d’aucune manière mais, de plus, elle ne peut même pas avoir le mérite de fonder un programme de recherche ce qui, selon le philosophe Lakatos, aurait pu la ramener dans le cadre des sciences. « Les voies de Dieu sont insondables » et on ne voit pas bien comment le mettre au défi. 

 

 

[i] Bernier, R (2012), Dessein Intelligent : Dernière mouture du créationnisme, Québec Humaniste, Vol. 7, no. 4,  2012,  pp. 18 – 22 et version disponible en ligne à http://philosophiesciences.centerblog.net/rub-critique-du-dessein-intelligent-.html .

[ii] https://www.discovery.org/

[iii]https://www.reddit.com/r/DebateEvolution/comments/1gluuky/the_discovery_institute_will_be_advising_the_us/?rdt=35243 et https://www.heritage.org/press/project-2025-reaches-100-coalition-partners-continues-grow-preparation-next-president .

[iv] Fortin, D (2024), Le cerveau : l’univers dans votre tête, Presses de l’Université du Québec, 257 pages

[v] Behe, M J (2007), The edge of evolution: the search for the limits of evolution, Ed. New York : Free Press, 319 pages

[vi] Meyer, S C (2021), Return of the God hypothesis : three scientific discoveries that reveal the mind behind the universe, Ed. Harper Collins, 568 pages

[vii] Bernier, R (2010), L’enfant, le lion, le chameau : une pensée pour l’homme sans dieu, Éd. Robert Bernier, 330 pages

[viii] Giroux, J et St-Arnaud, Y (2015), L’hypothèse Dieu : Débat avec les croyants, Éd. Liber, 389 pages

[ix] Popper, K R (1977), Natural selection and the emergence of mind, in Evolutionary epistemology, rationality, and the sociology of knowledge (1987), Open Court, pp. 143-147

[x] Gould, S J (1980), Is a new and general theory of evolution emerging ?, Paleobiology, 6 : 119-130

[xi] Charlesworth, B, Lande, R et Slatkin, M (1982), A neo-darwinian commentary on macroevolution, Evolution, 36(3) 1982, pp. 474-498

[xii] Site https://rationalwiki.org/wiki/Michael_Behe consulté le 20 mai 2025

[xiii] Site https://whyevolutionistrue.com/2019/02/19/more-criticism-of-behes-new-id-book/ consulté le 20 mai 2025

[xiv] Gould, S J (2002), The structure of evolutionary theory, Harvard University Press, pp. 897 - 901

[xv] Brauer, M et Brumbaugh, D (2001), Biology remystified: The scientific claims of the New Creationists, in Intelligent Design Creationism and Its Critics: philosophical, theological and scientific perspectives, MIT Press, pp. 315-316.

[xvi] Behe, M J (1998), Molecular machines: experimental support for the Design Inference, in Intelligent Design Creationism and Its Critics, op. cit., pp. 241-256.

[xvii] Behe, M J et Snoke D W (2004), Simulating evolution by gene duplication of protein features that require multiple amino acid residues, Protein Sci. 13: 2651 - 2664

[xviii] Lynch, M (2005), Simple evolutionary pathways to complex proteins, Protein Sci. 14: 2217 - 2225

[xix] Carroll, S B (2007), God as genetic engineer, Science, Vol 316, 8 June 2007, 1427 - 1428

[xx] Miller, K R (2007), Falling over the edge, Nature Vol 447 28 June 2007, 1055 - 1056

[xxi] Aharoni, A, Gaidukov, L, Khersonsky, O, McQ Gould, S, Roodvelt, C et Tawfik, D S, (2005), The « evolvability » of promiscuous protein functions, Nature Genetics, Vol 37, No. 1, January 2005, 73 - 76

[xxii] Bridgham, J T, Carroll S M et Thornton J W (2006), Science Vol 312, 7 avril 2006, 97 - 101

[xxiii] Liu, R, Ochman, H (2007), Stepwise formation of the bacterial flagellar system, Proc Natl Acad Sci 104: 7116- 7121

[xxiv] Meléndez-Hevia, E, Waddel, T G et Cascante, M (1996), The puzzle of the Krebs Cictric Acid Cycle : assembling the pieces of chemically feasible reactions, and opportunism in the design of metabolic pathways during evolution, J Mol Evol (1996) 43 293 - 303

[xxv] Huynen, M A, Dandekar T et Bork, P (1999), Variation and evolution of the citric acid cycle : a genomic perspective, Trends in microbiology, Vol 7 No 7, July 1999, 281 - 291

 

Retour de l'hypothèse Dieu ? (Partie II)

Publié le 08/08/2025 à 22:46 par philosophiesciences Tags : dessein intelligent

Est-ce, encore une fois, le retour de l'hypothèse Dieu ?

(Partie II)

 

- par Robert Bernier

 

Cet article a été publié dans le numéro 117, en août 2025, de la revue "Le Québec Sceptique"

 

 

3.     Meyer et le retour de l’hypothèse Dieu

 

Tout d’abord, qui est Stephen C. Meyer? Dr. Meyer est un géophysicien devenu philosophe des sciences. Il est Directeur du Center for Science and Culture au Discovery Institute, organisme porteur du CDI. Il est l’auteur de quelques livres dont ce « Return of the God hypothesis » qui a pour sous-titre « Three scientific discoveries that reveal the mind behind the universe » (2021).

 

Ces trois découvertes scientifiques qui nous révéleraient Dieu sont: 1) que la théorie du Big Bang infère que notre univers a eu un commencement, 2) que notre univers a été ajusté de façon fine afin que nous puissions exister et 3) que l’information nécessaire à la vie (dans l’ADN ou l’ARN) ne pourrait, selon certains, avoir eu une origine naturelle.

 

Ce livre du Dr. Meyer est très riche en contenu du point de vue de l’histoire des sciences et débordant (assommant) de rhétorique philosophique. Meyer applique la méthode philosophique dite de l’inférence à la meilleure explication. Il dit appliquer l’approche des statistiques bayésiennes par lesquelles on se sert de connaissances reconnues pour estimer la probabilité d’une hypothèse concernant des situations nouvelles. Pour avoir moi-même produit une étude sur la façon quantitative de décider entre deux hypothèses[i], je m’attendais à trouver des chiffres pour comparer les poids relatifs de l’hypothèse Dieu et de l’hypothèse Science. Il n’en est rien. L’analyse bayésienne de Meyer revient toujours à nous asséner que, étant donnée la présente situation d’ignorance partielle de la science, le recours à l’hypothèse d’un créateur intelligent (Dieu) est celle qui (lui) semble la plus probable.

 

3.1 Un univers créé ex nihilo et taillé sur mesure

 

Ce n’est pas le lieu de faire ici un exposé de la cosmologie. Mais résumons les points sur lesquels Meyer s’appuie. La théorie, largement confirmée expérimentalement, est que notre univers est né à partir de rien, il y a environ 13.7 milliards d’années, qu’il est en expansion depuis le début, ayant d’abord connu une phase d’inflation exponentielle suivie d’une phase d’expansion à taux constant et qui, depuis les derniers 7 milliards d’années, verrait son taux d’expansion être accéléré. Qu’il ait pu surgir ex nihilo serait possible sans contrevenir au principe de conservation d’énergie puisque les énergies positives associées à la matière-énergie, seraient exactement balancées par les énergies potentielles négatives, gravitationnelles.

 

Notre univers existerait comme en balan sur une corde raide entre vie et non-vie à cause du « choix » des constantes physiques. Par exemple, une constante gravitationnelle un peu plus grande aurait fait se ré-effondrer l’univers sur lui-même avant même d’avoir eu le temps de forger des étoiles, lesquelles sont à l’origine des atomes plus lourds que l’hélium : pas de vie. La même constante un peu plus faible et le gaz primordial se serait dispersé sans jamais pouvoir former d’étoiles non plus. Ou que l’interaction électromagnétique soit un peu plus forte par rapport à l’interaction nucléaire forte, et les atomes plus lourds que l’hydrogène n’auraient pas pu se former.

 

Meyer voit en cela une preuve que l’univers a été conçu par un agent créateur doté d’une intention, celle de nous voir un jour penser à lui. Que cet univers ait eu un commencement et qu’il ait été créé ex nihilo en font, pour Meyer, une preuve matérielle que la physique la plus avancée ramène au dieu judéo-chrétien de la Genèse biblique.

 

Je suis d’accord avec le cosmologiste Sean B Carroll (à distinguer du biologiste du même nom) pour dire que l’argument de l’ajustement fin des paramètres est l’argument le plus puissant (sidérant) que possèdent les tenants du CDI. Mais il m’apparait que, bien que Meyer s’en défende, c’est un argument basé sur notre ignorance, un argument pour un Dieu-des-trous (God-of-the-gaps). Un argument qui répond bien sûr à un biais cognitif bien connu, celui de la rationalisation rétrospective dont l’avantage est de nous confirmer dans nos croyances.

 

Car il y a encore en effet bien des trous dans notre cosmologie scientifique. D’abord, tant que nous ne disposerons pas d’une théorie quantifiée de la gravitation, il nous est impossible de répondre de façon formelle à la question du temps zéro du Big Bang. Plus encore, notre science la mieux assurée n’explique toujours que 4.5% de la matière-énergie totale. Ensuite, le modèle standard des interactions et des particules, modèle qui n’inclut pas la gravitation, est un assemblage des deux grandes théories que sont, l’une celle de l’interaction électrofaible, l’autre celle de l’interaction forte. La solution des équations de théorie quantique des champs, pour chacune de ces théories, entraine la prédiction des particules effectivement observées expérimentalement mais exige que 19 paramètres de masse ou de couplage soient introduits de façon ad hoc. En somme, Il manque un fondement ultime à ce modèle. Quand on le découvrira, on trouvera peut-être en même temps qu’il n’existe aucune autre possibilité stable que celle réalisée dans notre univers et que le problème de l’ajustement des paramètres disparaitra. On rapporte à l’occasion qu’Einstein voulait savoir « si Dieu avait eu le choix » et peut-être la réponse est-elle que non. Et je ne parle même pas du fait qu’il peut y avoir vie sans qu’il y ait vie humaine.

 

Mais Meyer, comme bien d’autres, cède à l’obsession de connaître la réponse ultime sans attendre. « D’où vient donc que la nature a affligé notre raison de l’inlassable aspiration à en chercher la trace » se demandait Kant[ii]. Suivons les conseils de Kant et soyons prudents et patients. Le programme scientifique de recherche en cosmologie mérite d’être suivi aussi longuement qu’il le faudra. De son côté, le CDI ne mène à aucun programme de recherche puisqu’il a toujours déjà trouvé la réponse : Dieu.

 

3.2 L’origine divine de la vie, selon Meyer

 

À la lecture de ces chapitres de Meyer, j’ai retrouvé, comme chez Behe, le rejet de l’idée de macroévolution et ai été étonné de lire que la science n’aurait rien à avancer pour expliquer le début de la vie sur terre. Pour ce qui suit, je suivrai la critique du livre « Return of the God hypothesis » présentée par le biologiste Darrel Falk dans la revue chrétienne BioLogos[iii]. Falk se dit aussi croyant que Meyer mais constate que la « critique de Meyer sur l’origine de la vie et la biologie évolutive comporte des inexactitudes importantes. » J’avais fait les mêmes constats.

 

Falk fait remarquer que, dans sa critique de la macroévolution, Meyer déforme les conclusions d’un groupe mettant de l’avant la recherche d’une théorie étendue de l’évolution. Meyer écrit (pp. 195 – 196): « La théorie néodarwinienne n'a pas réussi à expliquer l'origine des caractéristiques et structures anatomiques nouvelles et complexes...» Falk attire alors notre attention sur un article des auteurs Hawkins et al. dans lequel on démontre analytiquement et expérimentalement comment s’est opérée la transition des nageoires rayonnées des poissons vers les membres des arthropodes[iv]. Ces poissons dits téléostéens regroupent près de 30 000 espèces selon les auteurs et représenteraient la quasi-totalité de tous les poissons et la moitié de tous les vertébrés. De leur côté, les arthropodes recouvrent une immense part des animaux vivants ou ayant existé. La transition expliquée par les auteurs est donc d’importance majeure mais elle a échappé à Meyer.

 

Les auteurs montrent l’importance de quelques mutations dans ce qu’on appelle des gènes homéotiques, lesquels déterminent « le plan d'organisation d'un être vivant, c’est-à-dire la place des organes les uns par rapport aux autres »[v] [aussi réf 7, pp 119 - 120]. Ces gènes en contrôlent parfois des dizaines d’autres et une mutation en affectant un seul peut avoir des conséquences d’une grande ampleur pour une anatomie modifiée. Behe avait parlé de ces gènes à la fin de son livre (pp. 176 – 187) même si c’était pour conclure que si un gène homéotique peut placer un œil au bon endroit, cela n’explique toujours pas d’où vient l’œil (p. 187).

 

Sur l’origine de la vie, Meyer nous dit que, si on n’a pas d’explication pour l’origine de l’information présentement contenue dans l’ADN, alors on ne peut rien dire d’une origine naturelle de la vie. Il existe pourtant de nombreuses voies théoriques et expérimentales pointant vers une explication du début de la vie à partir de matériaux pré-biotiques. Parlant de l’hypothèse dite du « Monde ARN », par laquelle l’information commencerait de façon plus simple par des molécules ARN avant d’évoluer vers l’ADN, Meyer écrit (p. 181) : « À ce jour, les scientifiques ont réussi à concevoir des catalyseurs d’ARN qui ne copient qu’environ 10 % d’eux-mêmes. ». Falk de nous renvoyer alors à un article de Robertson et Joyce[vi], en 2014. Dans une série d’expériences d’évolution dirigée, à partir de 1014 variations mutationnelles d’une enzyme de départ, et par une suite d’isolations des variations montrant les taux de réplication les plus élevés, les auteurs arrivent à une variation qui montre une période de doublement de l’ordre de 5 minutes. « Chaque enzyme parentale peut donner naissance à des milliers de copies par heure, et chacune de ces copies peut à son tour faire la même chose, tout en transmettant des informations moléculaires à travers les générations. » Ce qui pourrait mener à 1080 enzymes par jour si les réactifs demeuraient présents en concentration suffisante. Les auteurs ont donc montré que la sélection darwinienne appliquée au trait de rapidité de réplication peut déjà être présente aux premiers pas de la vie.

 

L’article de revue des auteurs Nogal et al[vii], en 2023, permet de mieux contempler l’état d’avancement de même que les difficultés de ce secteur de recherche de l’origine de la vie. Celui de Szostak[viii], prix Nobel 2009 de Médecine et Physiologie, soutient lui aussi que ce chemin vers la vie passe par des molécules d’ARN et montre jusqu’à quel point l’information emmagasinée dans l’ARN repose possiblement sur les contraintes géométriques de l’environnement proche, notamment celui imposé par les molécules d’une proto-membrane cellulaire à base de bicouches de lipides. Szostak et d’autres[ix]-[x] discutent de l’apport de l’environnement, de ses caractéristiques physico-chimiques et géométriques, dans la constitution de l’information génétique, ce qui avait déjà été postulé par le chercheur A G Cairns-Smith dans les années 1980[xi]. Dans son ouvrage « Genetic takeover and the mineral origins of life » (1982), Cairns-Smith postule que l’information génétique contenue dans l’ordonnancement séquentiel de molécules peut être obtenue et répliquée à volonté lorsque des molécules se conforment par stéréospécificité aux champs électriques locaux dans des cristaux, notamment ceux que l’on retrouve partout dans les sols argileux. La stéréospécificité repose sur la complémentarité et la reconnaissance deux à deux des géométries 3D des champs électriques moléculaires. Harold J Morowitz, lui, met l’emphase sur le rôle des caractéristiques de la membrane cellulaire pour diriger la formation des premiers métabolismes qui donneraient, eux, l’environnement moléculaire (gabarit) de départ à la création d’information de type génétique[xii]. Un autre important chercheur dans ce domaine, Christian de Duve, soutient lui aussi que les formes moléculaires des plus primitifs processus métaboliques, et les champs électriques qui leur sont associés, auraient pu être, par stéréospécificité, à l’origine de l’information, ceci d’abord dans l’ARN[xiii].

 

Je suis plutôt d’accord avec le biologiste chrétien Darrel Falk pour dire que Meyer ne rend pas correctement compte des nombreuses avancées de la science sur ce problème de l’origine de la vie. C’est, ici encore, un chantier toujours en développement et le Dieu de Meyer est, ici encore, un God-of-the-gaps.

 

Mais que recherchent donc des philosophes comme Meyer ou des biochimistes comme Behe quand ils proposent une image déformée de la science et de ses avancées? Il est maintenant temps de revenir à la nature essentiellement politique de leur projet.

 

Conclusion : Nationalisme chrétien, CDI et politique

 

J’ai présenté, à la fin de mon article de 2012 [réf 1], à quel point le CDI est un programme politique pour prendre le contrôle des écoles et comment il s’y prend pour répandre son conservatisme moral. J’ai rappelé ici que l’organisme Discovery Institutefait partie des supporteurs de l’organisme Heritage Foundation à l’origine du document Project 2025 de l’administration Trump. Notons aussi que la Heritage Foundation, sous la direction de Kevin Roberts, a récemment entrepris de vendre l’idée d’un Projet 2027 à toute l’extrême droite européenne afin d’y promouvoir « leur conception d’un « héritage occidental civilisationnel commun »,de Paris à Varsovie »[xiv]. Kevin Roberts est un historien de la mouvance nationaliste-catholique, un fervent opposant à l’avortement et un invité chouchou du Discovery Institute.

 

Dans un article de The Guardian en date du 12 février 2012[xv], la journaliste Katherine Stewart nous apprenait que deux instituts (le Heartland Institute et le Discovery Institute) étaient derrière les nombreux projets de loi alors en cours d’écriture dans six États et ayant pour fins l’enseignement du CDI dans les écoles au même titre que la théorie de l’évolution. Dans cet article, Stewart montre que les projets de loi ne sont pas seulement anti-évolution et antiscience; ils sont aussi opposés à la « théorie » du réchauffement climatique et sont d’ailleurs financés par des entreprises pétrolières.

 

Dans son livre « Money, Lies, and God: Inside the Movement to Destroy American Democracy », Stewart nous décrit un Nationalisme Chrétien voulant, tout comme les tenants du CDI, mettre des chrétiens au pouvoir. Parmi ces chrétiens, des chrétiens sionistes d’une  influence dangereuse et disproportionnée avérée dans le conflit israélo-palestinien[xvi],[xvii],[xviii],[xix]. Sur ce point, voir aussi l’excellent ouvrage « Ces évangéliques derrière Trump : hégémonie, démonologie et fin du monde » du professeur André Gagné de l’Université Concordia[xx]. Lors d’une conférence en ligne, Katherine Stewart, qui les a suivis depuis plus de 15 ans, raconte comment des groupes de la droite chrétienne états-unienne investissent les lieux de prière. Ils le font souvent en participant au financement des activités du Pasteur, me rappelant ainsi les méthodes utilisées par le Ku Klux Klan sous le dirigeant Stephenson en Indiana dans les années 1920[xxi] afin d’étendre sa propagande et son emprise politique.

 

C’est apparemment pour encourager de tels monstrueux retours en arrière que des gens comme Meyer et Behe travestissent la science.

 

 

[i] Bernier, R, Cao, X, Roy, G et Tremblay, G (2022), Statistical models for the lidar technology: false alarms, receiver operating characteristic curves, and Swerling models, Optical Engineering, June 2022, Vol 61 (6), (https://www.spiedigitallibrary.org/journals/optical-engineering/volume-61/issue-06/063105/Statistical-models-for-the-lidar-technology--false-alarms-receiver/10.1117/1.OE.61.6.063105.full?SSO=1 )

[ii] Kant, E, Critique de las raison pure, Préface de la deuxième édition, G F Flammarion (2001), p. 77

[iii] Falk, D (2021), Return of the God hypothesis : a biologist’s reflections, https://biologos.org/articles/return-of-the-god-hypothesis-a-biologists-reflections, consulté le 21 mai 2025

[iv] Hawkins, M B, Henke, K et Harris, M P (2021), Latent developmental potential to form limb-like skeletal structures in zebrafish, Cell 184, Feb 18, 2021, 899 - 911

[v] Wikipedia, Gène homéotique, https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A8ne_hom%C3%A9otique consulté le 26 mai 2025

[vi] Robertson, M P et Joyce, G F (2014), Highly efficient self-replicating RNA enzymes, Chemistry & Biology 21, 238 – 245, Feb 20, 2014

[vii] Nogal, N, Sanz-Sanchez, M, Vela-Gallego, S, Ruiz-Mirazo, K et de la Escoura, A (2023), The protometabolic nature of prebiotic chemistry, Chem Soc Rev, 2023, 52, 7359 - 7388

[viii] Szostak. J W (2017), The narrow road to the deep past : in search of the chemistry of the origin of life, Angew Chem Int Ed 2017, 56, 11037 - 11043

[ix] Ferris, J P, Hill, A R, Liu, R et Orgel L E (1996), Synthesis of long prebiotic oligomers on mineral surfaces, Nature Vol 381, 2 May 1996, 59 - 61

[x] Ianaselli, A, Atienza, M, Kudella, P W, Gerland, U, Mast, C B et Braun D (2022), Water cycles in a Hadean CO2 atmosphere drive the evolution of long DNA, Nature Physics Vol 18, May 2022, 579 - 585

[xi] Cairns-Smith, A G (1982), Genetic takeover and the mineral origins of life, Cambridge University Press, 477 pages

[xii] Morowitz, H J (1992), Beginnings of cellular life : metabolism recapitulates biogenesis, Yale University Press, 195 pages

[xiii] Lahav, N (1999), Biogenesis : Theories of life’s origins, Oxford University Press, 349 pages, p. 196

[xiv] Trippenbach, I (2025), The Heritage Foundation, les missionnaires du trumpisme à l’assaut de l’Europe, Le Monde, 18 juin 2025

[xv] Stewart, K (2012), The new anti-science assault on US schools, The Guardian, 12 fév 2012, https://www.theguardian.com/commentisfree/cifamerica/2012/feb/12/new-anti-science-assault-us-schools consulté le 22 mai 2025

[xvi] McDonald, M (2010), The Armageddon factor: the rise of christian nationalism in Canada, Random House Canada, 419 pages

[xvii] Gagné, A (2020), Ces évangéliques derrière Trump, Labor et Fides, 161 pages

[xviii] Filiu, J-P (2024), Comment la Palestine fut perdue et pourquoi Israël n’a pas gagné : Histoire d’un conflit (XIXe – XXIe siècle), Éditions du Seuil, 421 pages

[xix] Enderlin, C (2023), Au nom du Temple: Israël et l’arrivée au pouvoir des Juifs messianiques, Éditions Du Seuil, 501 pages

[xx] Gagn., A (2020), Ces évangéliques derrière Trump: hégémonie, démonologie et fin du monde, Éd. Labor et Fides, 161 pages

[xxi] Egan, T (2023), A fever in the Heartland : the Ku Klux Klan’s plot to take over America, and the woman who stopped them, Penguin Books, 404 pages

 

Le Dessein Intelligent est un programme politique_Partie I

 

 

Dessein Intelligent

Programme politique du créationnisme

Robert Bernier

 

NOTE: cet article a été publié dans "La Revue des Sceptiques du Québec", no. 90, été 2016

 

On pourrait penser que le créationnisme représente une idéologie marginale sans impact véritable sur une société technologique reposant sur la science. Leurs adeptes sont toutefois suffisamment actifs pour avoir convaincu de sa pertinence une partie importante de la population. Ils propagent ainsi un influent courant anti-science qu’il faut reconnaître pour le contrer efficacement.

 

Qu’est-ce que le Dessein Intelligent ? C’est d’abord et avant tout un programme politique qui vise à sortir la science des écoles pour y remettre les Saintes Écritures, le but ultime étant la production d’une classe d’intellectuels et de dirigeants chrétiens. En 2005, le président George W. Bush avait même semblé vouloir lui ouvrir toutes grandes les portes de l’école publique américaine[i].

 

De façon concrète, c’est le fer-de-lance du conservatisme moral qui s’oppose de façon plus précise à l’avortement, à l’euthanasie, au mariage gai. Tous ces phénomènes sociaux relativement nouveaux sont accusés d’avoir jeté l’Amérique dans une déchéance morale ayant des répercussions néfastes sur le fonctionnement politique et économique.

 

On associe le Dessein Intelligent (DI) à l’extrême droite religieuse aux É.-U., mais on verra, à la fin de cet article, que le DI a des têtes de pont facilement identifiables au Canada, en France et même, pour le monde musulman, en Turquie.

 

Le DI est un créationnisme nouveau genre. Il rejette le recours à une lecture littérale de la Genèse biblique, mais il n’en pense pas moins qu’il doit y avoir un Créateur pour expliquer le monde et l’homme vu comme seul possible porteur de la parole morale dans l’univers. C’est donc un créationnisme et nous le nommerons ainsi pour la suite de cet article : Créationnisme du Dessein Intelligent (CDI).

 

Nous explorerons le CDI en trois parties dans cet article : premièrement, ses origines historiques ; deuxièmement, ses attaques contre la science en général et la théorie de l’évolution en particulier ; enfin, nous ferons un petit tour d’horizon de ses activités pratiques dans la vie sociale et politique.

 

  1.  Origines historiques du CDI

 

L’idée qui est à la base du CDI n’est pas nouvelle. On la retrouve déjà chez Aristote, dans sa théorie des causes finales. Cette idée, c’est la suivante : l’univers est trop parfait pour avoir eu son origine dans le chaos et tout ce qui existe semble obéir à un but, une causalité par les fins.

 

Au XIIIe siècle, le « Docteur angélique » de l’Église, Thomas d’Aquin, intégrera la penséed’Aristote à la théologie de l’Église catholique et développera le concept d’un Dieu Providence.

 

Plus près de nous, au début du XIXe siècle, ce sera au révérend William Paley de reprendre à son compte cette idée du gouvernement par les fins dans sa fameuse métaphore duDieu horloger.

 

La stratégie du coin

 

On le voit : l’idée n’est pas nouvelle. Mais l’origine concrète du CDI est à trouver dans la publication en 1991 du livre Darwin on trial[ii] par le professeur de droit Phillip Johnson. Johnson relève alors d’une crise morale consécutive à un divorce, crise qui l’a amené à une conversion à la Born-Again Christianity[iii].

 

Dans un document dont la paternité est attribuée à Johnson vers 1996-1998, document intitulé The wedge strategy, un plan est décrit qui, sur un horizon court de cinq ans et un long de vingtans, propose de :

 

1)    « Défaire le matérialisme scientifique et ses néfastes retombées morales, culturelles et politiques ;

 

2)    Remplacer les explications matérialistes par la compréhension théiste selon laquelle la nature et l’homme sont créés par Dieu ;

 

3)    Provoquer sur la scène nationale d’importants nouveaux débats en éducation, en bioéthique et en responsabilité personnelle et légale ;

 

4)     Voir la théorie du Dessein imprégner notre religion, notre culture et notre vie morale et politique. » (Traduction de l’auteur [TDA])[iv]

 

La déclaration d’entrée du document est à l’effet que :

 

« La proposition que l’homme a été créé à l’image de Dieu est un des principes fondamentaux sur lesquels s’est établie la Civilisation occidentale […] Cependant, depuis plus d’un siècle, cette idée cardinale est passée sous l’attaque d’intellectuels faisant fonds des découvertes de la science moderne […] Les conséquences culturelles de ce triomphe du matérialisme ont été dévastatrices [entraînant au relativisme moral]. Un pareil relativisme moral a été adopté sans critique par une bonne part des sciences sociales et est à la base de beaucoup de la pensée économique moderne, des sciences politiques, de la psychologie et de la sociologie. » (TDA)[v].

 

C’est donc à une attaque en règle contre les fondements de la société laïque moderne (laïcité aux « conséquences culturelles dévastatrices », accuse le document[vi]) que se destine le CDI. Il doit le faire en enfonçant un coin, « wedge », à la base de cet arbre qu’est la société laïque. Et cette base, c’est selon le CDI le matérialisme qui l’a envahie au fur et à mesure des succès de la science.

 

Dans la prochaine partie de cet article, nous allons voir les arguments que le CDI utilise pour tenter de discréditer la science moderne aux fins de la remplacer par une « science théiste » (sic) dans le curriculum académique.

 

  2.  Le CDI contre Darwin et contre la science

 

L’un des philosophes les plus couramment associés au CDI est Alvin Plantinga. Dans toute sa production philosophique[vii], Plantinga revient sur l’importance pour les croyants monothéistes de cet article de foi qui dit que Dieu a créé l’homme à son image : « Nous ressemblons à Dieu plus particulièrement en ceci que nous pouvons savoir et comprendre des choses à propos de nous-mêmes, du monde et de Dieu lui-même. »[viii]

 

Une des retombées de cette croyance en nos origines divines serait la présence en l’homme d’idées innées dont la valeur de Vérité serait garantie par Dieu lui-même. Notamment, des idées sur la valeur absolue de la vie (le CDI est antiavortement, anti-euthanasie) et sur la définition du couple (« homme et femme, il les créa », dit la Genèse).

 

La garantie d’infaillibilité de ces idées innées est depuis toujours le fonds de commerce du conservatisme moral, en contradiction évidente avec toute pensée critique. Quand Darwin arrive et donne à comprendre que l’homme  « descend du singe », on comprend que l’édifice du traditionalisme moral se trouve ébranlé.

 

La théorie de l’évolution des espèces selon Darwin est pour ces raisons l’ennemi numéro 1 du CDI. Il l’attaquera de deux manières : d’abord, en pointant du doigt ce qu’il qualifie de pauvreté du registre des fossiles et en introduisant l’idée d’une complexité dite irréductible de certaines macromolécules; ensuite, en accusant la théorie de l’évolution d’être une nouvelle religion.

 

2.1  L’argument du CDI sur les fossiles manquants

 

Le CDI ne tient pas à tout prix à sauver la Genèse avec sa Création en six jours. Il lui suffit de retrouver une place pour Dieu. Le CDI accepte l’idée de la microévolution, c.-à-d. la variation lente à l’intérieur des espèces déjà existantes, créées spécialement par Dieu : ainsi le bec des pinsons des Galapagos a pu varier tout en gardant les formes de base de la variété pinson, réputée avoir été créée par Dieu à l’origine.

 

Mais il conteste l’idée de macroévolution. Il conteste que l’homme puisse descendre par modifications à partir de la bactérie. Et il prend pour argument majeur le fait que les formes intermédiaires seraient manquantes parmi les fossiles.

 

L’explosion du Cambrien

 

Pour faire porter son attaque, le CDI pointe le plus souvent du doigt la révolution du Cambrien, période au cours de laquelle on assiste à une floraison de formes pluricellulaires regroupant les premiers invertébrés marins et les premiers vertébrés tels des formes primitives de poissons.

 

Le CDI maintient que cette explosion est trop rapide pour pouvoir être expliquée par l’évolution lente et graduelle postulée par Darwin. Le paléontologiste Niles Eldredge a produit une revue critique de leurs arguments dans The triumph of evolution and the Failure of Creationism[ix]. Sa critique du CDI, bien dirigée par l’expert qu’il est justement des trilobites du Cambrien, repose sur deux arguments :

 

·       les travaux menés sur cette période ont permis de découvrir des précurseurs de ladite explosion ramenant celle-ci à une marche graduelle de plusieurs dizaines de millions d’années dans le Précambrien ;

 

·       ce collègue du défunt biologiste Stephen Jay Gould dans le développement de la théorie dite des « équilibres ponctués » a montré que l’évolution a justement tendance à se faire lors de périodes d’explosions du type de celle du Cambrien. Ces explosions se produisent habituellement lors de grands revirements dans l’environnement : séismes majeurs, changements climatiques profonds, cataclysmes d’origine extraplanétaire, etc.

 

De plus, il n’est pas surprenant qu’on ne puisse retrouver facilement toutes les premières traces du vivant, plus encore quand ces traces ont dû être celles d’animaux sans carapace.

 

Quels fossiles manquants ?

 

Le livre Evolution : what the fossils say and why it matters[x], de l’auteur Donald R. Prothero, est aussi une réponse point par point à l’argument du CDI sur les fossiles manquants. Chapitre après chapitre, planche après planche, le livre de Prothero, professeur de géologie et membre du comité éditorial du magazine Skeptic, démontre que le catalogue des fossiles parle au contraire de façon éloquente en faveur de la théorie de l’évolution. Son chapitre 15 montre combien la transition évolutive qui répugne le plus au CDI, soit celle du passé évolutif de l’humain, est devenue « une des plus complètes » et mieux documentées pour reprendre les mots de Niles Eldredge[xi].

 

Par ailleurs, il est important de noter, à l’encontre de Phillip Johnson et du CDI, qu’un aspect marquant de la théorie de l’évolution, et ce déjà même chez Darwin[xii], est qu’il ne faut pas s’attendre à une évolution linéaire menant de la bactérie à l’homme, mais bien plutôt à un buissonnement d’espèces.

 

J’ai par ailleurs discuté assez longuement, au chapitre 2 de mon ouvrage L’enfant, le lion, le chameau : une pensée pour l’homme sans dieu[xiii], en suivant sur ce point les enseignements de Stephen Jay Gould[xiv], que si l’on ne trouve pas un lien de continuité complet entre toutes les espèces ayant existé sur la Terre, c’est assez simplement parce que tout n’est pas possible : des contraintes physico-chimiques internes et externes font en sorte que certaines formes anatomiques intermédiaires, par exemple, sont simplement impossibles.

 

Allons maintenant voir du côté de l’autre grand argument du CDI, celui de la complexité irréductible.

 

2.2  L’argument du CDI sur la complexité irréductible

 

L’un des piliers « scientifiques » de la thèse du CDI, Michael J. Behe, propose l’argument dit de la complexité irréductible. Par complexité irréductible, il entend un système composé de multiples sous-systèmes interdépendants et tels que, si l’on en retire l’un ou l’autre, l’ensemble cesse de fonctionner. Les cas mis de l’avant par Behe sont celui de l’œil[xv] de même aussi que celui des cellules ciliées qui interviennent dans plusieurs fonctions organiques où il est question de déplacer des mucus ou divers constituants organiques[xvi].

 

Les processus biologiques décrits par Behe font intervenir toute une cascade de réactions chimiques complexes, dont chacune est nécessaire au succès de l’opération. La thèse de la complexité irréductible est à l’effet qu’un système partiel, et donc inopérant, ne peut pas être sélectionné comme une étape en vue d’une prochaine étape évolutive. Il aura fallu, selon Behe, que tout l’ensemble soit créé d’un seul coup, donné, par Dieu.

 

Exaptation – traits cooptés

 

Ce que Behe néglige de mentionner, c’est que ces complexes moléculaires peuvent avoir été mis au point lentement pour d’autres fonctions pour lesquelles ils pouvaient apparaître moins vitaux, avant d’être récupérés, par le système de l’œil par exemple. Ils peuvent même être apparus sans aucune fonction, mais comme des retombées secondaires d’autres développements évolutifs : on parle alors d’exaptation.

 

L’exaptation de la plume pour voler en est un bel exemple. La première utilisation de la plume semble avoir été du fait des dinosaures, pour réguler leur température en facilitant la ventilation à la surface de la peau. On ne meurt pas d’une plume rudimentaire, puisqu’il n’est pas encore question de voler.

 

De tels cas de récupération d’un système à de nouvelles fins ont été longuement discutés par Stephen Jay Gould par exemple, mais avaient déjà été envisagés par Darwin[xvii]. Par ailleurs, on lit couramment dans la littérature spécialisée que l’œil a été réinventé au moins une vingtaine de fois durant l’évolution et qu’il repose essentiellement sur des cellules photosensibles du type de celles responsables de la photosynthèse dans les plantes.

 

Les zoologues Brauer et Brumbaugh réfutent longuement l’argument de complexité irréductible de Behe en faisant l’historique des découvertes de modifications dans les fonctions de protéines et autres macromolécules, les mêmes molécules remplissant des fonctions diverses, à des degrés de complexité divers, dans différentes espèces animales[xviii].

 

Endosymbiose – coopération enveloppante

 

L’auteur déjà cité, Prothero, discute pour sa part combien la complexité même de toute cellule est désormais vue comme résultant au moins partiellement du phénomène d’endosymbiose, par lequel les cellules eucaryotes seraient apparues. On explique ainsi comment il se fait que les mitochondries, au cœur des cellules, possèdent un ADN distinct de celui que l’on trouve dans le noyau cellulaire. Une complexité composée à partir de l’endosymbiose entre des composantes dont chacune était originellement plus simple[xix].

 

L’argument qu’un Behe monte contre la théorie de l’évolution est, dans les faits, basé sur l’ignorance partielle et temporaire dans laquelle la science se trouve à chaque instant particulier. Mais peut-être que son argument repose en partie aussi sur sa propre ignorance sinon même sur son refus de « comprendre ».

 

Ce qui nous amènera, dans la Partie II, à l’argument du CDI contre la méthodologie de la science.



[i]Glenn Branch, President Bush addresses « Intelligent Design »,Reports of the National Center for Science.Education, vol. 25, (2005), disponible en ligne à:http://ncse.com/rncse/25/3-4/president-bush-addresses-intelligent-design

[ii] Phillip E. Johnson, Darwin on trial, IVP Books -3e édition, Downers Grove, 2010, 247 pages.

[iii] Forrest, B. The wedge at work: how Intelligent Design Creationism is wedging its way into the cultural and academic mainstream, in Intelligent Design Creationism and its critics, Cambridge, MIT Press, 2001, pp. 7-8.L’article de Barbara Forrest peut être trouvé en ligne àhttp://www.infidels.org/library/modern/barbara_forrest/wedge.html.

[iv] Forrest,B. The wedge at work :, pp. 8-18 et le document d’origine peut être trouvé en ligne àhttp://ncse.com/files/pub/creationism/The_Wedge_Strategy.pdf. Traduction de l’auteur (TDA).

[v] http://ncse.com/files/pub/creationism/The_Wedge_Strategy.pdf.

[vi] http://ncse.com/files/pub/creationism/The_Wedge_Strategy.pdf.

[vii]Plusieurs de ses articles peuvent être trouvés dans l’ouvrage de synthèse déjà cité plus haut :Intelligent Design Creationism and its critics.

[viii] Plantinga, A., Where the conflict really lies : Science, Religion & Naturalism, Oxford University Press, New York, 2011, p. 4.

[ix] Eldredge, Niles, The triumph of Evolution and the Failure of Creationism, Ed. W.H. Freeman and Company, New York, 2000, 223 pages.

[x] Donald D. Prothero, Evolution : what the fossils say and why it matters, Éd. Columbia University Press, New York, 2007, 381 pages.

[xi] Eldredge, Niles,, op. cit., p. 60.

[xii] Charles Darwin, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, Éd. Gérard & Co, coll. Marabout Université, Verviers (Belgique), 1973, p. 126-127.

[xiii] Robert Bernier, L’enfant, le lion, le chameau : une pensée pour l’homme sans dieu, Éd. Robert Bernier, Boucherville, 2010, 320 pages (disponible en commande spéciale chez Renaud-Bray) Un résumé en a paru, sous la plume de Louis Dubé, dans Le Québec Sceptique, no. 78, été 2012.

[xiv] Stephen Jay Gould, The structure of evolutionary theory, Harvard University Press, Cambridge, 2002, 1433 pages, surtout les chap. 10 et 11.

[xv] Brauer, Matthew, Brumbaugh, Daniel, Biology remystified: The scientific claims of the New Creationists, in Intelligent Design Creationism and Its Critics, op. cit., pp. 315-316.

[xvi] Behe, Michael, Molecular machines: experimental support for the Design Inference, in Intelligent Design Creationism and Its Critics, op. cit., pp. 241-256.

[xvii] Charles Darwin, op. cit., p. 203.

[xviii] Brauer, M.J., Brumbaugh, D.R., Biology remystified, in Intelligent Design Creationism and Its Critics, op. cit., pp. 289-334.

[xix] Donald D. Prothero, op. cit.,pp. 154-157.L’endosymbiose est la coopération mutuellement bénéfique entre deux organismes vivants, donc une forme de symbiose, où l'un est contenu par l'autre (Wikipédia).

Le Dessein Intelligent est un programme politique_Partie II

Publié le 07/08/2016 à 13:33 par philosophiesciences Tags : 2010 belle monde pouvoir livre nature cadre dieu société element bonne france article fond pensée vie

 

 

2.3  L’argument du CDI contre la méthode scientifique

 

Dans Darwin on trial, Phillip Johnson porte au moins deux attaques contre la méthode scientifique elle-même : dans l’une, il présente la théorie de l’évolution comme circulaire ou même tautologique ; dans l’autre, il présente la science en général comme métaphysique. Ces deux attaques sont peut-être celles qui intéresseront le plus directement un esprit rationnel et critique.

 

La science tautologique ?

 

En présentant la science comme tautologique ou se fondant sur des raisonnements circulaires, ce que Johnson veut dire tout au long de son livre, c’est que la science ne doit pas s’étonner de trouver dans la nature ce qu’elle a décidé d’y chercher.

 

Pour Johnson, quand Darwin et ses successeurs voient dans la séparation des formes vivantes en classes, genres ou espèces une confirmation du « fait de l’évolution », c’est qu’ils ont postulé la théorie de l’évolution au départ, et que par conséquent ils la retrouvent partout. Bien sûr, un Stephen Jay Gould ou avant lui un Karl Popper nous mettaient en garde contre la tentation d’inventer des « just-so stories » pour trouver une explication évolutionniste à tout. Il y a là le risque de tomber dans la pseudoscience, qui, pour avoir voulu tout expliquer, n’explique rien.

 

Johnson voudrait que la science ne fonctionne que par induction : il voudrait que le mot « évolution » soit inscrit sur les roches elles-mêmes, sinon on n’est plus en science, mais en pseudoscience selon ses dires. C’est bien mal comprendre le fonctionnement de la science, qui a depuis longtemps dépassé la prescription de son fondateur Francis Bacon qui, dans son Novum Organum en 1620, ne jurait que par l’induction.

 

Déduction syllogistique infertile

 

La science a pour but de ramener le plus vaste ensemble de phénomènes naturels sous le seul parapluie d’un concept le plus englobant possible. Le va-et-vient incessant entre observations et théorisation (déduction/induction) est inéluctable pour le scientifique qui n’a pas accès en ligne directe au monde des Idées du Dieu de Platon.

 

Pour Platon, la connaissance ne résulte pas d’une exploration mais bien plutôt d’une réminiscence, du rappel de connaissances partagées par l’âme humaine dans ses origines divines. On peut voir ici le lien direct avec les idées innées dont parle Plantinga. Le philosophe doit consacrer sa vie à retourner à cette fusion en Dieu.

 

Le philosophe qui prétend avoir retrouvé les Idées de Dieu pourra, simplement par des suites de déductions logiques, expliquer l’ensemble des phénomènes. Il lui est même déconseillé de recourir à l’observation puisque, selon Platon, nulle certitude ne peut résulter de nos sens trop imparfaits. Et c’est ce recours à la seule déduction syllogistique que Francis Bacon déplorait, l’accusant de n’avoir produit aucun progrès dans nos connaissances en près de 2000 ans.

 

Représentation cohérente des observations

 

La science, disions-nous, a pour but de ramener le plus vaste ensemble de phénomènes naturels sous le seul parapluie d’un concept le plus englobant possible. Le va-et-vient incessant entre observations et théorisation (déduction/induction) est rendu inéluctable du fait que chaque observation est, de fait, singulière et isolée en elle-même, et ne faisant généralement pas apparaître les mécanismes profonds : qui, par exemple, a déjà vu un champ électrique?

 

On ne peut pas produire de théorie explicative et prédictive en ayant uniquement recours à l’observation et à l’induction. On ne peut que construire des collections de plus en plus larges de faits déjà observés. Aux observations, il faut adjoindre des hypothèses quant à ce qui les relie.

 

Ce n’est qu’en voyant si hypothèses et observations demeurent cohérentes malgré l’élargissement de la quantité et la variété des observations que la science acquiert progressivement confiance en ses assises. Cette conception de la connaissance, comme cohérence entre toutes nos expériences et représentations, avait été développée par des philosophes dont un aussi lointain que David Hume et un autre, plus près de nous, Ludwig Wittgenstein[i].

 

La science fondée sur le rejet du surnaturel ? : mais bien sûr

 

Conscient que sa position est à peu près intenable du strict point de vue scientifique, le CDI retourne contre l’entreprise scientifique elle-même l’accusation de se tenir sur des bases métaphysiques. Les Phillip Johnson et Alvin Plantinga font à la théorie de l’évolution, de même qu’à toute l’entreprise scientifique, le procès  d’avoir choisi, sur des bases purement métaphysiques, de mettre tout discours sur Dieu à l’extérieur du domaine scientifique. C’est la posture dite du naturalisme méthodologique que l’on reproche ainsi à la science.

 

En effet, celle-ci circonscrit son domaine à celui de la nature et des seuls phénomènes purement naturels. Une explication, quelle qu’elle soit, devra passer par l’élucidation de mécanismes purement naturels si elle veut prétendre faire partie du domaine de la science, et ne faire nulle part appel au surnaturel. C’est en effet la position méthodologique de base en science : si l’on devait laisser ouverte la possibilité d’interventions surnaturelles dans le cours des choses, toute science prédictive deviendrait de facto impossible.

 

Le CDI s’en sert pour dire que la méthode scientifique, malgré ses prétentions à la rigueur, est donc fondamentalement une position métaphysique, celle du rejet de Dieu. La science n’a pas de prise ici contre le CDI, qui n’a que sa foi pour argument, sinon montrer du doigt l’immensité du succès de sa méthode.

 

La science, un choix de métaphysique ?

 

Mais le CDI, à partir de cette accusation portée contre la science, se sent justifié d’avancer que, métaphysique pour métaphysique, la théorie du CDI devrait être enseignée à l’école publique au même titre que celle de l’évolution. Et c’est là que le CDI devient un programme éminemment politique.

 

Métaphysique pour métaphysique, dixit un Plantinga par exemple, Dieu pourrait même avoir créé l’univers avec, en lui-même, une loi d’évolution qui le fasse passer par tous les stades présentement décrits par la science :

 

« Il n’y a rien qui suggère que ce processus ne soit pas guidé ; il pourrait avoir été supervisé et orchestré par Dieu. […] Dieu pourrait être parvenu à ces résultats qu’il voulait en faisant en sorte que les bonnes mutations se produisent au bon moment, laissant la sélection naturelle faire le reste. »[ii]

 

Pour Plantinga, les interventions de Dieu dans l’histoire naturelle ne contreviendraient nullement aux lois de la physique puisque celles-ci ne sont valides que pour des systèmes isolés : mais l’univers n’est pas isolé puisque Dieu peut y faire irruption (on ne peut plus circulaire ! comme raisonnement). Plantinga va même jusqu’à enrôler la mécanique quantique pour expliquer ces irruptions : Dieu serait le maître caché aux commandes de l’indéterminisme quantique.

 

Cet argument n’est rien autre que le suivant : mon Dieu omnipotent peut intervenir là où il le veut. Il est ici question de foi et, contre celle-ci, il n’y a aucune parade. Mais, par cet argument, Plantinga croit pouvoir mettre en échec toute pensée scientifique, sceptique, empirique.

 

Naturalisme méthodologique autoréfutant ?

 

Le dernier argument développé par Plantinga est à l’effet que le seul conflit existant serait non pas entre la science et la religion, mais bien plutôt entre le naturalisme méthodologique et la « vraie » science. L’argument de Plantinga est tout simplement ahurissant[iii]. Résumons-le : une approche complètement naturalisée de l’esprit humain ne peut garantir la fiabilité (Vrai/Faux) des croyances que développera cet esprit ; en conséquence, le naturaliste ne devrait même pas faire confiance à sa propre position métaphysique qu’est son naturalisme.

 

Voyons comment Plantinga développe son argument. Le naturalisme, nous dit correctement Plantinga, pose que l’esprit humain est le résultat de l’évolution. Par conséquent, nous admettrons que l’esprit humain s’est bâti par adaptation fine à son milieu. L’esprit humain, totalement naturalisé, peut développer des croyances bien adaptées en vue de sa survivance dans son environnement.

 

Mais cet esprit ne peut aucunement garantir la valeur de vérité de ses croyances, seulement leur valeur d’adaptation. Ergo, le naturaliste ne devrait pas avoir confiance en sa propre pensée et le naturalisme comme position métaphysique serait ainsi prouvé autoréfutant selon Plantinga. Seul un esprit humain engendré par Dieu en vue d’être à l’image de Dieu pourrait garantir la valeur de Vérité de ses propres croyances, nous dit Plantinga.

 

Vérité naturellement humaine

 

Mais à quelle sorte de vérité Plantinga réfère-t-il, et pareille vérité existe-t-elle ? La vérité dont il parle a tous les aspects de la vérité platonicienne : certitude absolue et certitude éternelle. Dans toute la connaissance humaine, seulement la portion congrue occupée par les mathématiques peut répondre à ces critères. Les théorèmes et les objets construits par les mathématiciens possèdent ces deux caractéristiques pour la bonne raison qu’ils ont été construits par les mathématiciens eux-mêmes et qu’ils n’existent qu’à l’intérieur du réseau clos des postulats et axiomes créés par eux. C’est pourquoi Platon les affectionnait.

 

Mais nulle autre connaissance humaine ne répond à ces critères. Il n’y a donc pas d’autre forme de connaissance que celle développée par le cerveau humain, qui résulte lui-même d’une évolution par adaptation. Le philosophe Daniel C. Dennett développe ces points de belle et forte façon dans son livre Consciousness explained[iv]. Pour prouver son argument, Plantinga devrait nous pointer du doigt des vérités comme celles auxquelles il semble référer et nous prouver qu’elles en sont. À part pour les théorèmes mathématiques, qui sont d’application assez limitée au quotidien, il n’en trouvera pas.

 

Mais à quoi sert-il donc ce Dieu, si ce n’est simplement à se garder une porte ouverte pour, à la fin, pouvoir dire : Dieu peut exister, donc je peux croire tout ce que je veux. Et cela n’est pas sans conséquence et j’abonde ici dans le sens du philosophe Dennett lorsqu’il rajoute, lors d’un débat avec Plantinga : « Cela pourrait induire des gens, par exemple, à négliger les problèmes environnementaux puisque la Fin du Monde est proche, ou encore à répandre la haine d’un certain candidat politique [Obama] parce qu’on le présente comme l’Antéchrist. »[v]

 

  3.  Le CDI dans la vie politique

 

Le CDI, on l’a dit d’entrée de jeu, est d’abord et avant tout un programme politique qui vise à sortir la science des écoles pour y remettre les Saintes Écritures, le but ultime étant la production d’une classe d’intellectuels et de dirigeants chrétiens. Et nous conclurons cet article par un rapide survol de ses activités.

 

 

La filière américaine

 

Le CDI s’incarne dans un organisme nommé Center for the Renewal of Science and Culture. On pourra consulter son site web officiel à l’adresse :http://www.discovery.org/csc/. Mais le CDI est une constellation et il est intéressant de suivre les liens qu’il recommande.

 

On se trouvera bientôt sur des sites comme le Center on Wealth, Poverty and Morality (http://www.discovery.org/cwpm/), à partir duquel on pourra lire des articles ou entendre des conférences vidéo sur une conception on ne peut plus « parti républicain » de la bonne marche de l’économie et sur les vertus du capitalisme le plus primaire.

 

Tout au long des présentes courses à l’investiture républicaine, on a pu y lire des articles soutenant le candidat d’extrême droite religieuse Ted Cruz (http://www.rightwingwatch.org/category/organizations/discovery-institute). Paul Ryan, présentement Président républicain de la Chambre des Représentants a aussi été un chouchou des journaux et radios du Discovery Institute. Il est celui qui a pratiquement forcé la fermeture du gouvernement américain il y a quelques années. Ses positions tranchées sur l’avortement et le mariage gai font de lui un digne représentant de la frange Tea Party du Grand Old Party (GOP).

 

On pourra visiter aussi le site du Center for Bioethics and Human Dignity (http://cbhd.org/). Dans ce site, presque tous les articles répertoriés portent soit sur l’avortement, soit sur l’euthanasie. Et on se prononce évidemment contre l’un et l’autre.

 

Enfin, après de plus amples recherches, on trouvera le site de l’organisme Renew America (www.renewamerica.com), dont les idées sont développées plus avant par l’organisme Focus on the Family, qui a pour priorité de conserver intacte la définition biblique du couple (voir le site associéhttp://www.focusonthefamily.com/). Les deux organismes appuient le CDI.

 

La filière canadienne

 

Il est à noter que l’organisme Focus on the Family a une branche canadienne. La journaliste Marci McDonald nous apprenait il y a quelques années la formation d’une phalange canadienne de ce christianisme intégriste fondant son militantisme obscurantiste sur l’interprétation littérale de l’Apocalypse de Saint-Jean. Eux aussi sont prêts à tout pour faire advenir leur vision de la fin du monde[vi].

 

On y lit les raisons profondes derrière le soutien inconditionnel qu’apportaient à l’État d’Israël les conservateurs de Stephen Harper. Ils sont semblables en cela aux excités de la Bible Belt américaine qui, pour paver le chemin à la parousie, sont même prêts à provoquer, s’il le faut, le fameux affrontement militaire de l’Armageddon de l’Apocalypse[vii]. Tout ce sectarisme idéologique n’est donc pas sans conséquences potentiellement désastreuses.

 

Mentionnons qu’il existe aussi au Québec une Association de science créationniste du Québec. D’après l’information disponible en ligne[viii], il s’agit d’une association avançant un créationnisme de première génération, soutenant l’idée d’une Terre jeune de seulement 6 000 ans. On y prône, comme c’est le cas du CDI, un retour à la morale révélée.

 

La filière française

 

Et la France n’est pas en reste. À Paris, Jean Staune a fondé l’Université Interdisciplinaire de Paris. Celle-ci propose des cours et conférences dont la plupart tournent autour du thème du Dieu-Information. Staune met ainsi moins l’emphase sur le rejet de l’évolutionnisme non dirigé, mais il développe de préférence la thèse d’un univers aux constantes physiques finement ajustées (fine tuning) dans le seul but de rendre certain l’avènement de l’homme (c’est le principe anthropique dans sa forme forte). Sont également associés à cette mouvance les noms de physiciens comme Paul Davies, mais aussi ceux des frères Bogdanov et de l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan.

 

Le livre Notre existence a-t-elle un sens?, publié par Jean Staune à l’été 2009, développe à fond cette idée d’un univers résultant d’un ajustement fin en préparation de la venue de l’homme. Ce qui est le plus intéressant dans ce livre, cependant, c’est la postface qu’on y trouve. À la lire, on croirait avoir affaire au rédacteur du fameux discours de Sarkozy à l’été 2007 sur le rejet des valeurs de mai 68. Le rejet du relativisme moral qu’on attribue aux retombées de la science. Mentionnons que ce livre de Staune a trouvé, via le physicien et académicien Bernard d’Espagnat, son entrée auprès de cette vieille institution française qu’est l’Académie des sciences morales et politiques.

 

Le monde musulman non plus n’est pas en reste. On conclura ce rapide tour d’horizon en rappelant la distribution gratuite, à des dizaines de milliers d’exemplaires et partout où l’on en voulait bien, de l’ouvrage Atlas of Creation par le Turc Adnan Oktar. Le but de l’Atlas est de rendre disponible sans frais un outil pédagogique sur le CDI pour le monde musulman et européen.

 

  4.  Conclusion

 

À travers surtout le tour d’horizon du CDI dans la vie sociale et politique, on verra confirmé que le CDI est, en effet, d’abord et avant tout un programme politique. Et on aura pressenti son impact concret et puissant dans la vie politique, et ce, non seulement aux États-Unis, mais également au Canada et ailleurs dans le monde.

 

Le CDI prétend proposer un nouveau cadre pour le développement de la connaissance. Mais ses arguments sont encore à peu de choses près les mêmes que ceux des premiers créationnistes qui se sont opposés à Darwin. Les objectifs restent bien les mêmes : l’édification d’une société basée sur les préceptes d’un christianisme passéiste. Ce qui sous-tend tous ces efforts, c’est, au final, l’angoisse que l’humain ne puisse avoir un comportement moral s’il n’est animé par le souffle de Dieu.

 

Sans Dieu, les hommes sont-ils voués à s’égorger mutuellement ? Toutes les connaissances accumulées depuis plus d’un siècle en anthropologie et, plus récemment, sur les origines naturelles de la religion, tendent pourtant à montrer que les religions arrivent à la façon d’un épiphénomène, en superstructure idéologique, par-dessus une nature humaine foncièrement sociale et, par conséquent, foncièrement capable d’altruisme[ix].

 

Le CDI, une idée et des gens à surveiller de près.



[i] Ludwig Wittgenstein, De la certitude, Éd.Gallimard, 2005, 152 pages.

[ii] Plantinga, Alvin, Where the conflict really lies : Science, Religion & Naturalism, op. Cit., p. 16.

[iii] Plantinga, Alvin, ibid, p. 311-346.

[iv] Dennett, Daniel C., Consciousness explained, Little, Brown and Company, New York, 1991, 511 pages.

[v] Daniel C. Dennett, Alvin Plantinga, Science and Religion : are they compatible?, Ed. Oxford University Press, New York, 2011, p. 28.

[vi] McDonald, Marci, The Armageddon factor, Toronto, Random House Canada, 2010, 419 pages.

[vii] Warde, Ibrahim, (2002), Il ne peut y avoir de paix avant l’avènement du Messie, Le monde diplomatique, septembre 2002.

[viii] http://www.creationnisme.com/

[ix] Atran, Scott, In Gods we trust : the evolutionary landscape of religion, Ed.Oxford University Press, 2002, 348 pages.

Dennett contre Plantinga

 

 

Dennett contre Plantinga

Ou

Naturalisme contre Dessein Intelligent

 

- Robert Bernier

 

 

Deux livres ont attiré récemment mon attention. Le présent article vise à en présenter un résumé critique. Il s’agit du livre « Where the conflict really lies »[1] du philosophe Alvin Plantinga et du livre « Science and Religion »[2], résumé d’un débat ayant opposé le même Alvin Plantinga et le philosophe Daniel C. Dennett.

 

Le philosophe Alvin Plantinga est, du côté philosophie, le représentant le plus éminent de la théorie du Dessein Intelligent (Intelligent Design), forme modernisée et se présentant comme scientifique du créationnisme. Plusieurs de ses textes peuvent être lus dans l’ouvrage critique intitulé « Intelligent Design Creationism and its Critics »[3], une collection des articles les plus importants produits par les tenants du Dessein Intelligent (DI) de même que par les opposants au DI.

 

D’un tel représentant du DI, on s’attend à de grandes choses mais, pour tout dire, on reste sur sa faim et on constate que, en 2011, le DI n’a toujours pas d’évidences factuelles à présenter et qu’il n’est toujours que ce qu’il a toujours été : une rationalisation a posteriori d’une foi posée a priori. Voyons voir.

 

Comme le livre Science and Religion : are they compatible?, fruit du débat entre Dennett et Plantinga, ne fait que permettre à Plantinga de présenter brièvement les arguments qui sont exposés plus longuement dans son livre Where the conflict really lies, je me concentrerai surtout sur la présentation de ce dernier.

 

L’objectif de l’ouvrage est clair. Plantinga veut étoffer la thèse selon laquelle il n’y a pas de conflit entre la « vraie » science et la religion mais qu’il y a conflit entre le Naturalisme et la « vraie » science. Il décrit le Naturalisme comme un amalgame composé à partir de la « vraie » science à laquelle on ajoute de façon discrétionnaire la position métaphysique qui consiste à rejeter l’existence de Dieu. La « vraie » science, version Plantinga, n’impliquerait pas de façon nécessaire le rejet de Dieu.

 

Pour établir son point à l’effet que la « vraie » science n’impliquerait pas le rejet de Dieu, Plantinga avance sur deux fronts : 1) l’irruption épisodique de Dieu dans les affaires du monde, par les miracles, n’irait pas contre les idées les plus avancées de la science, notamment ni contre le principe de conservation de l’énergie, ni contre l’indéterminisme de la théorie quantique; et 2) la théorie de la sélection naturelle ne contiendrait pas de façon nécessaire l’idée que l’évolution des espèces vivantes doive se faire au hasard et sans but a priori. Développons un peu ces deux points.

 

Pour ce qui concerne le point 1), Plantinga nous dit d’abord que le principe de conservation de l’énergie ou de la quantité de mouvement ne s’applique que pour des systèmes isolés, clos. Si Dieu intervient (miracle), le système n’est évidemment plus clos et cela est donc possible sans contrevenir à ce principe parmi les plus précieux de la science. Quand il tourne son regard vers ce qu’il décrit comme l’indéterminisme fondamental de la théorie quantique, Plantinga en déduit que celle-ci laisse encore plus de facilité à Dieu pour intervenir sans laisser de traces. C’est tout. C’est simple. C’est un peu sans vergogne mais que peut-on opposer à ce cri? Le Dieu de Plantinga est omnipotent et il peut donc faire ce qu’il veut. Il ne nous reste qu’à demander à monsieur Plantinga de faire le recensement des miracles, de nous en tenir une liste ouverte, jusqu’à ce que nous soyions suffisamment convaincus.

 

Quant au point 2), on demeure un peu ahuri. Plantinga répète que la « vraie » science de l’évolution n’implique nulle part que l’évolution doive procéder au hasard, sans but préétabli. Je traduis ici un passage où Plantinga nous livre son credo de la façon la plus claire : « Il n’y a rien (les faits concernant l’évolution de l’œil des mammifères) qui suggère que ce processus ne soit pas guidé; il pourrait avoir été supervisé et orchestré par Dieu. … Dieu pourrait être parvenu à ces résultats qu’il voulait en faisant en sorte que les bonnes mutations se produisent au bon moment, laissant la sélection naturelle faire le reste. »[4] Cet argument est évidemment tout à fait consistant avec le premier : mon Dieu peut intervenir là où il le veut. Il est ici question de foi et, contre celle-ci, il n’y a aucune parade. Le Dieu de Plantinga pourrait être intervenu de façon épisodique et avoir fait en sorte que son intervention laisse les mêmes traces que celles que l’on pourrait attribuer à une nature totalement soumise à l’évolution par sélection naturelle. Pourquoi Dieu se donnerait-il ce trouble? On ne sait pas : les voies de Dieu sont insondables nous dit Plantinga à d’autres moments.

 

On ne peut cependant pas recevoir sans réagir son argument selon lequel le côté tout à fait aléatoire, non guidé, de l’évolution ne serait pas implicite dans cette théorie. Cherchez chez Darwin, chez Gould ou chez Dawkins par exemple et vous ne trouverez pas de recours à une explication par les fins, une explication téléologique. Que l’évolution des espèces repose sur des variations produites au hasard est la position commune de quiconque travaille dans ce domaine. Que Plantinga pense autrement, soit. Mais qu’il dise que la théorie de l’évolution ne contient pas cette position de base, c’est une fausseté.

 

Les points 1) et 2), que nous venons de décrire, devaient servir d’assise à l’affirmation de Plantinga selon laquelle il n’y a pas de conflit entre science et religion. Je crois qu’il n’a pas bien prouvé sa thèse. Or sa thèse, quelle est-elle? Que Dieu pourrait avoir créé un monde selon un processus d’évolution guidé par lui, un monde donnant tout à fait l’impression que les scientifiques ont raison, mais un monde dans lequel il serait intervenu directement à des moments privilégiés. Que gagne-t-il à ce jeu? C’est encore un retour à cette idée d’un Dieu chiquenaude que je mets de l’avant dans L’enfant, le lion, le chameau : une pensée pour l’homme sans Dieu.

 

Mais à quoi sert-il donc ce Dieu, si ce n’est simplement qu’à se garder une porte ouverte pour, à la fin, pouvoir dire : Dieu peut exister, donc je peux croire tout ce que je veux. Et cela n’est pas sans conséquence et j’abonde ici dans le sens de Dennett lorsqu’il rajoute : « … cela pourrait induire des gens, par exemple, à négliger les problèmes environnementaux puisque la Fin du Monde est proche, ou encore à répandre la haine d’un certain candidat politique (Obama) parce qu’on le présente comme l’Antéchrist. »[5] Et Dennett de continuer en invitant les Chrétiens à condamner publiquement ces errances.

 

Le dernier point développé par Plantinga est à l’effet que le seul conflit existant serait non pas entre la science et la religion mais bien plutôt entre le Naturalisme et la « vraie » science. Le Naturalisme, rappelons-le, est une position métaphysique selon laquelle le monde a pu se constituer sans l’intervention d’aucun Dieu. C’est certainement la position à laquelle j’adhère complètement. Et, malgré la prétention de Plantinga au contraire, je pense que cette position est implicite derrière toute la science. Le physicien qui cherche à expliquer les interactions entre les particules au moyen de champs de matière ne postule aucune conscience divine derrière ces interactions. Le pharmacologue qui cherche à développer telle nouvelle molécule pour améliorer le fonctionnement du cerveau humain ne postule lui non plus aucune conscience divine derrière les liens chimiques qui font interagir ces molécules avec cellesqui, dans le cerveau, assurent le fonctionnement de l’esprit humain.

 

L’argument de Plantinga est tout simplement ahurissant. Je le résume : une approche complètement naturalisée de l’esprit humain ne peut garantir la fiabilité (Vrai/Faux) des croyances que développera cet esprit; en conséquence, le Naturaliste ne devrait pas faire confiance à sa position métaphysique qu’est son Naturalisme. Voyons comment Plantinga développe son argument. Le Naturalisme, nous dit correctement Plantinga, pose que l’esprit humain est le résultat de l’évolution. Par conséquent, nous admettrons que l’esprit humain s’est bâti par adaptation fine à son milieu. L’esprit humain, totalement naturalisé, peut développer des croyances bien adaptées en vue de sa survivance dans son environnement. Mais cet esprit ne peut aucunement garantir la valeur de Vérité de ses croyances, seulement leur valeur d’adaptation. Ergo, le Naturaliste ne devrait pas avoir confiance en sa propre pensée et le Naturalisme comme position métaphysique est ainsi prouvé inconsistant. Seul un esprit humain engendré par Dieu en vue d’être à l’image de Dieu pourrait garantir la valeur de Vérité de ses croyances, dixit Plantinga.

 

Mais à quelle sorte de Vérité, Plantinga réfère-t-il, et une telle Vérité existe-t-elle? La Vérité dont il parle a tous les aspects de la Vérité platonicienne : certitude absolue et certitude éternelle. Dans toute la connaissance humaine, seulement la portion congrue occupée par les mathématiques peut répondre à ces critères. Les théorèmes et les objets construits par les mathématiciens possèdent ces deux caractéristiques pour la bonne raison qu’ils ont été construits par les mathématiciens eux-mêmes et qu’ils n’existent qu’à l’intérieur du réseau clos des postulats et axiomes créés par eux. Mais nulle autre connaissance humaine ne répond à ces critères. Même les soi-disant vérités religieuses ont été ébranlées par l’effort des exégètes des textes sacrés depuis 150-200 ans. Et même l’Inquisition a été abolie par des papes qui avaient vraisemblablement cessé de croire aux puissances des démons. Il n’y a donc pas d’autre forme de connaissance que celle développée par le cerveau humain qui résulte lui-même d’une évolution par adaptation. Dennett développe ces points de belle et forte façon dans son livre Consciousness explained[6]. Pour prouver son argument, Plantinga devrait nous pointer du doigt des Vérités comme celles auxquelles il semble référer et nous prouver qu’elles en sont. À part pour les théorèmes mathématiques, qui sont d’application assez limitée au quotidien, il n’en trouvera pas.

 

Pour terminer, ceux qui auront lu mon livre L’enfant, le lion, le chameau : une pensée pour l’homme sans Dieu, auront reconnu que les trois arguments de Plantinga (Dieu comme source ultime de l’univers, Dieu comme moteur de l’évolution, Dieu comme fondement de l’esprit humain) sont les mêmes que les trois arguments de Claude Tresmontant que je critique à la fin du chapitre 2 de mon livre. Et ce sont les mêmes arguments que ceux auxquels je m’attaque tout au long des trois premiers chapitres du même livre. Comme quoi les fondements du DI n’ont pas changé, et demeurent toujours aussi fragiles.

 

 

Robert Bernier

17 juillet 2012



[1] Plantinga, Alvin, Where the conflict really lies : Science, Religion & Naturalism, Oxford University Press, New York, 2011, 359 pages

[2] Daniel C. Dennett, Alvin Plantinga, Science and Religion : are they compatible?, Oxford University Press, New York, 2011, 82 pages

[3] Intelligent design and its critics : philosophical, theological and scientific perspectives, Ed. Robert T. Pennock,The MIT Press, Cambridge, 2001, 805 pages

[4] Plantinga, Alvin, Where the conflict really lies : Science, Religion & Naturalism, p. 16

[5] Daniel C. Dennett, Alvin Plantinga, Science and Religion : are they compatible?, p. 28

[6] Dennett, Daniel C., Consciousness explained, Little, Brown and Company, New York, 1991, 511 pages

Information : dernier refuge pour l'idée de Dieu

Publié le 16/07/2011 à 21:33 par philosophiesciences Tags : dieu 2010 information nature roman paul davies métaphysique trou noir cosmologie monde moi carte livre

Information : le dernier refuge pour l’idée de Dieu

- Robert Bernier

 

Le livre ‘Information and the nature of reality’, édité par Paul Davies et Henrik Gregersen et publié par Cambridge University Press (2010) me tiendra lieu de prétexte pour aborder ce thème de l’information.

Voici d’abord en quoi la discussion autour du concept d’information a récemment pris une tournure théologique. Les théories cosmologiques les plus poussées sur l’origine de l’univers pointent vers un univers surgissant non pas du néant à proprement parler mais bien plutôt du vide tel que défini dans les théories quantiques. Or, ce vide-là ne correspond pas au néant informe des philosophes. Tout indique au contraire qu’on doive lui associer un concept quelconque d’information au sens de mise-en-forme ou de contraintes imposées aux lois d’interaction et d’évolution qui, seules, seront admissibles dans l’univers matériel qui surgira.

D’ailleurs, le livre s’ouvre sur un chapitre rédigé par le physicien Paul Davies, chapitre où il est question du théorème Bekenstein-Hawking qui relie l’aire de l’horizon d’un trou noir à la quantité d’entropie qu’il contient. Or, à l’entropie est associée une quantité d’information. Or, également, la théorie du big bang pour expliquer le début de l’univers décrit celui-ci comme surgissant d’une singularité de l’espace-temps, ce qui relie le début de l’univers au concept de trou noir. C’est donc par cette association big bang – trou noir – entropie – information que la métaphysique et la théologie retrouvent leur point d’entrée pour raccoler la physique fondamentale. Le sous-titre de l’ouvrage édité par Davies et Gregersen est d’ailleurs ‘From physics to metaphysics’.

Mais l’information en question doit-elle être vue au niveau ontologique ? Est-ce une entité préexistant aux diverses formes de la matière ? Ou doit-elle être vue seulement au niveau épistémologique sinon même heuristique, c’est-à-dire un concept qui nous sert de béquille lorsque nous voulons discuter des manifestations les plus subtiles dans l’ordre matériel ? Le discours plutôt que la chose, la carte plutôt que le territoire ? Plusieurs des chapitres de l’ouvrage abordent cette question, sans la résoudre. Le sera-t-elle jamais ? Mais il ressort de plusieurs chapitres qui analysent la théorie de l’information de différents points de vue que l’information est toujours ‘information pour quelqu’un’, toujours ‘réponse à une question concrète’, toujours ‘message codé à être décodé par un récepteur possédant la clé du code’. On voit donc là le caractère toujours purement utilitaire de la notion d’information.

Quoi qu’il en soit des nombreux chapitres de mise en garde de l’ouvrage, celui-ci se termine par une section consacrée à la métaphysique dans laquelle on assigne sans vergogne une qualité ontologique à l’information. Cette information est ce qui aurait présidé à l’origine et à la structuration primordiale de l’univers. L’un des derniers chapitres associe directement Dieu à cette information. Le dernier chapitre, dans un raccourci saisissant, associe même cette information à la notion chrétienne de ‘corps spirituel’ : on ne se prive de rien pour donner à la plus antique et primaire théologie un lustre de vénérabilité scientifique.

Je ne sais pas ce que les théologiens gagnent ou croient gagner à ce jeu. Et c’est toujours la même question pour moi. Le Dieu qu’ils sauvent n’est-il pas uniquement un dieu chiquenaude, tout à fait incapable d’intervenir dans les affaires du monde qu’il a naguère lancé, un dieu tout le contraire du Dieu personnel des religions monothéistes ? Alors, dans quel but insistent-ils pour maintenir cette confusion, cette porte d’entrée vers la crédulité et vers l’ésotérisme le plus désarmant ? Quelqu’un peut-il m’aider à comprendre ?

 

Robert Bernier

Physicien